CHAPITRE LV
Arrivée de don Quichotte chez lui • sa maladie et sa mort.
Notre héros, transporté de joie en pensant que le tendre objet de ses fideles amours venait de reprendre tous ses attraits , attendait impatiemment l’aurore, et ne doutait point que ses premiers rayons ne lui fissent voir Dulcinée. L’aurore parut sans cette belle ; don Quichotte surpris continua son chemin , en regardant de tous côtés si Dulcinée n’arrivait pas. A chaque femme qu’il rencontrait , son cœur battait avec violence; il accourait vers elle rempli d’espoir; la voyageuse passait sans rien dire, et don Quichotte soupirait douloureusement. Deux jours s’écoulèrent ainsi , nos héros arrivèrent enfin sur le haut d’une colline, d’où ils découvrirent leur village. A cette vue , Sancho se mit à genoux : O ma chère patrie , s’écria-t-il , tu vas revoir ton
fils Sancho , non bien riche , mais bien étrillé f reçois-le dans ton sein , ainsi que son maître le valeureux don Quichotte , qui revient à la vérité vaincu , mais dont le nom n’en fera pas moins et ton honneur et ta gloire.
Don Quichotte dit à son écuyer de se lever, et tous deux entrèrent dans le village. Les premières personnes qu’ils rencontrèrent furent le curé et le bachelier Carrasco , qui sortaient pour se promener : à peine eurent-ils reconnu leur ancien ami , qu’ils vinrent à lui les bras ouverts. Don Quichotte descendit de cheval , les serra contre sa poitrine , et les tenant tous deux par la main , prit le chemin de sa maison , suivi d’une foule d’enfans qui criaient de toutes leurs forces : Yoici le. seigneur don Quichotte ! voici le bon Sancho Pança! Venez, venez, madame Thérèse. Thérèse accourt à demi-vêtue , avec sa fille Sanchette ; et , ne voyant pas son mari dans l’équipage d’un gouverneur : Qu’est-ce ci, ditelle, mon homme? où est donc votre carrosse? où sont vos gens et votre équipage ? je crois , par ma foi , que tu es à pied. Oui , femme , lui répond Sancho ; mais tu peux toujours m’embrasser, car je t’apporte de l’argent, et de l'argent bien gagné, je t’assure. — Ah ! mon ami , mon bon ami ! que je suis aise de te re-
PARTIE II, CHAP. LV. 209 voir ! Je te trouve engraissé, mon fils. Embrasse donc ta fille Sanchette, qui t attendait comme on attend la rosée du printemps.Viens , viens vite à notre maison; nous avons, j’espère, bien des choses à dire. A ces mots la mère et la fille prennent Sancho par-dessous le bras , son âne par le licou, et les emmènent en les baisant tous deux.
La gouvernante et la nièce , sorties pour recevoir don Quichotte , firent éclater des transports de joie qui touchèrent notre héros. Il se pressa de leur raconter comment il avait été vaincu , et comment il avait juré de ne porter les armes d’une année. Le bachelier et le curé s’efforcèrent en vain de le consoler : rien ne put éclaircir la sombre tristesse qui se lisait sur son visage. Ses deux amis le quittèrent en lui recommandant de veiller sur sa santé , de songer à se distraire ; ce qu’il promit d’un air sérieux. La gouvernante lui donna de longs et sages conseils , qu’il écouta sans répondre ; et sa mélancolie augmenta le soir et le lendemain.
Quelques jours se passèrent ainsi : le silencieux don Quichotte semblait ne prendre intérêt à rien; l’appétit, le sommeil l’avaient abandonné. Sans se plaindre, sans marquer d’humeur , il cherchait la solitude , rêvait ,
2io DON QUICHOTTE,
méditait sans cesse , et cachait ayec soin les pleurs qui souvent bordaient ses paupières. Le seul Sancho , lorsqu’il venait le voir , lui causait encore un léger sourire : mais c’était son unique réponse aux plaisanteries de son écuyer.
Eélas ! les malheureux humains , quelque distingués qu’ils soient par leur grandeur , par leur gloire , par les dons de la nature , marchent toujours d’un pas rapide vers la tombe qui les attend. Don Quichotte était près d’y descendre : soit que son heure 4ùt venue , soit que le chagrin l’eut avancée , il fut pris d’une fièvre ardente qui le força de garder le lit. Pendant tout le temps de sa maladie, <e curé, maître Nicolas et Carrasco ne quittèrent point leur ami ; le bon Sancho triste, inquiet, ne sortit pas de sa chambre. On envoya chercher un médecin , qui jugea que la mélancolie était la seule cause du mal. Sancho, malgré sa douleur sincère, redoubla d’efforts pour égayer son maître , lui parla de leur projet de se faire tous deux bergers , du plaisir qu’ils auraient bientôt à jouer ensemble de la musette; il ajouta qu’il venait d’acheter pour garder leurs troupeaux futurs deux superbes chiens, dont l’un s’appelait Barsino , et l’autre Butron. Le malade l’écou-