PARTIE II, CHAPj Vï. 3 g
Sancho : Eh bien ! dit-il , penses-tu que je manquerai d’écuyers ? Tu l’entends , ami ; le voilà ce fameux bachelier Carrasco , ce favori des muses de Salamanque , cet aigle de nos écoles , le voilà qui veut s’exposer aux intempéries de l’air, à la faim, à la soif, à tous les périls , pour suivre , comme simple écuyer , les traces d’un chevalier errant ! A Dieu ne plaise que j’enlève aux lettres celui qui doit faire leur gloire , et que je prive les sciences de leur plus digne soutien ! Non , non , Seigneur Carrasco , demeurez dans votre patrie pour l’illustrer , pour l’éclairer ; je serai content du premier écuyer qui voudra me suivre lorsque Sancho m’aura quitté. Jamais je ne vous quitterai , reprit Sancho en fondant en larmes ; si vous avez la bonté de vouloir toujours de moi , je ne demande pas mieux que d’aller avec vous. Je ne suis pas de ceux dont on dit : Quand le pain est mangé , bon soir la compagnie. Tout le monde sait dans notre village que lesPança ne sont point des ingrats. Quand je vous ai parlé de gages, c’était pour plaire à ma femme , qui , lorsqu’elle a quelque chose dans Ja tête, fait le diable à la maison. Mais voilà qui est fini , je serai le maitre une fois. Elle aura beau crier, je crierai plus fort, et je lui montrerai qu elle est ma femme. Tout
4o DON QUICHOTTE,
est dit , monsieur , je ne demande rien , je me contente dë ce testament dont vous m’avez déjà parlé : arrangez seulement la chose de manière qu’on ne puisse revenir là-dessus , et mettons-nous en chemin ; je vous servirai tout aussi bien que monsieur le bachelier, qui vient là s’offrir on ne sait pourquoi.
Notre chevalier tendit la main à Sancho , qui la baisa. La réconciliation étant faite, il fut décidé que don Quichotte partirait avant trois jours. Carrasco lui promit un casque qu’un de ses amis possédait. La gouvernante et la nièce eurent beau dire des injures à ce maudit bachelier, s’arracher les cheveux, s’égratigner le visage , don Quichotte et Sancho firent tous leurs préparatifs. Le surlendemain vers la fin du jour ils montèrent , l’un sur Rossinante , l’autre sur son âne fidèle , et prirent ensemble la route du village du Toboso. Le bachelier les accompagna quelque temps : lorsque la nuit fut venue , il embrassa notre héros , le pria de lui donner de ses nouvelles , et s en revint plein de joie annoncer au curé et au barbier que don Quichotte était parti.