‹ Don Quichotte de la Manche (volume 2)Chapitre 26 sur 127 · CHAPITRE Vil · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vil

Don Quichotte va voir Dulcinée.

Que le grand Allai soit béni! s’écrie notre historien arabe au commencement de ce chapitre. Que le grand Alla soit béni ! répète-t-il avec transport , don Quichotte et Sancho sont en campagne : l’un et l’autre vont de nouveau nous surprendre et nous divertir. Oublions tout ce qu’ils ont fait, tout ce qu’ils ont dit; écoutons et regardons : l’action commence sur le chemin du Toboso , comme jadis elle commença dans la plaine de Montiel.

A peine le bachelier venait de quitter nos héros , que Rossinante se mit à hennir et ï âne à lui répondre dans sa langue. Don Quichotte regarda cet hennissement comme un bon augure ; Sancho , qui remarqua sans le dire que la voix de l’âne était plus forte ejt plus sonore que celle du cheval , en conclut que sa fortuné particulière l’emporterait sur celle de son maître ; ce qui n’était pas plus mal raisonné que ne raisonnent beaucoup de savans en astrologie judiciaire. Ami , lui dit don Quichotte , je crains qu’au milieu de la nuit profonde qui bientôt va couvrir là terre , nous ne

paissions apercevoir le Toboso, où j’ai résolu de m'arrêter pour voir la belle Dulcinée , lui demander sa bénédiction, et reprendre à ses genoux une force , une valeur nouvelle. Monsieur, répondit Sancho , ce sera sûrement bien fait; mais tous aurez de la peine à recevoir la bénédiction de madame Dulcinée , à moins qu’elle ne vous la jette par-dessus les murailles de la basse-cour où je la trouvai quand je lui portai votre lettre. — Est-il possible, Sancho , que tu veuilles toujours appeler basse-cour la galerie ou le portique du riche palais habité par la princesse que j’adore! — - Je vous répète qu’elle était dans une basse-cour, et que je ne connais point de manière d’appeler ce lieu autrement. — Eh bien ! c’est là que je veux aller. Pourvu que j’y voie Dulcinée , pourvu qu’un seul rayon de ce soleil vienne échauffer mon courage , éclairer mon âme , vivifier mon tendre cœur, que m’importe tout le reste ? — Ma foi ! quand je vis ce soleil fin était pas plus brillant qu il ne faut : j’avoue qu’il pouvait être obscurci par la poussière du blé que criblait sa seigneurie. — Te revoilà de nouveau dans tes premières erreurs ! tu ne réfléchis pas qu’il est impossible que Dulcinée travaille à d’autres ouvrages qu’à ceux que tu as vus dans nos poètes occuper les loisirs des nymphes. Quel-

PARTIE II, CHAP. YII 43 que enchanteur envieux t’aura montré du blé et un crible à la place de la navette d'or qu’elle tenait dans ses doigts délicats. Tu vas sans cesse répétant que Dulcinée criblait du blé ; et ton opiniâtre sottise sera peut-être cause que dans mon histoire on aura parlé de ces vils détails. Juge de l’effet qu’ils doivent produire! juge du parti qu’en sauront tirer les ennemis de cette belle ! O envie ! affreuse envie ! ver méprisable et rongeur des vertus les plus éclatantes ! les autres vices du moins peuvent quelquefois valoir une espèce de plàisir ; la seule envie se nourrit toujours du poison qu’elle prépare aux autres. — Vous avez bien raison , monsieur; et , quand j’y pense , j’ai peur aussi que dans cet ouvrage-là ma réputation ne coure des risques. Cependant je n’ai jamais dit de mal de messieurs les enchanteurs , et je suis trop pauvre pour exciter l’envie. D’ailleurs qu’a-t-on à me reprocher? Quoique j’aime à rire , je suis bon homme , bon catholique , vieux chrétien , et mortel ennemi des Juifs : qüe faut-il de plus pour être à l’abri des mauvais propos des historiens ? Au surplus , qu’ils disent ce qu’ils voudront; nu je suis né, nu je me trouve ; je ne gagne ni ne perds , et je me moque d’eux et de leurs livres. Ah! oui, ma foi ! ils ont bien trouvé leur homme , s’ils comp-

tent avec leur plume me faire mourir de chagrin j — Tu t’en inquiètes cependant , et tu me rappelles une certaine dame qui , ayant appris qu’un poète célébré yenait de faire une satire dans laquelle il déchirait toutes les dames de la cour, se trouva fort offensée d’être la seule dont il ne parlait pas. Elle s’en plaignit avec amertume ; et le poëte complaisant ajouta pour elle un petit article , qui , a la vérité, lui ôtait l’honneur, mais plaisait a savanité. Nous ressemblons tous à cette dame , mon pauvre Sancho , nous sommes tous plus ou moins esclaves de ce malheureux désir de la renommée , qui , comme tu sais , engagea César à passer le Rubicon , et fit brûler le temple d’Éphèse par l’extravagant Érostrate.

En causant ainsi nos deux voyageurs approchaient du Toboso. Minuit sonnait lorsqu’ils entrèrent dans cette cité célèbre où tous les habitans étaient ensevelis dans un paisible sommeil. Le profond silence qui régnait dans les rues , et que les ténèbres rendaient effrayant, était souvent interrompu par des chiens qui aboyaient , des ânes qu’on entendait braire , des porcs de mauvaise humeur qui grognaient au fond des étables , et quelques chats amoureux miaulant sur le haut des maisons. Le courage de Sancho commençait à chanceler ,

PARTIE II, CHAP. VIL 45' et notre héros lui-même regardait ces difïerens cris comme de tristes présages. Mon fils , dit-il à son écuyer , hâte-toi de me conduire au palais de Dulcinée. Sancho , plus embarrassé qu’il n’osait le dire, parce que de sa vie il n’avait été dans la maison de cette illustre dame , ne savait trop quel chemin prendre. Monsieur, répondit-il avec lenteur, ce n’est pas à l’heure qu’il est que l’on va faire des visites : la porte du palais sera fermée ; et si nous faisons du bruit, nous mettrons la ville en rumeur. Allons plutôt au cabaret; on entre là quand on veut sans jamais déranger personne. — Non , non ; conduis-moi vers le palais, que je crois être ce grand bâtiment qui s’élève au-dessus des autres. — Ma foi , puisque vous le voyez, vous me ferez plaisir de m’y mener moi-même; car le diable m’emporte si je vois rien ! Don Quichotte avança quelques pas , et alla donner contre le clocher. C’est l’église , reprit Sancho; tout ceci ne dit rien de bon , nous sommes dans le cimetière : allons-nous-en , croyez-moi. Je me souviens à présent que le palais de madame Dulcinée est au fond d’un petit cul-de-sac. -—Cela n’est pas possible, ami; jamais dans un cul-de-sac on n’a bâti de maison royale. — Monsieur, chaque pays a ses coutumes; et c’est peut-être

celle du Toboso. Venez avec moi, je m’en vais chercher dans cette ruelle; peut-être que dans quelque coin je trouverai ce chien de palais. — Sancho , parlez avec respect de tout ce qui appartient à cette reine des belles; je commence à trouver étrange que vous soyez si embarrassé pour m’indiquer sa demeure. — Comment voulez-vous que , pour une pauvre fois que j’y suis venu, je puisse dans l'obscurité la reconnaître tout de suite , tandis que vous , qui sûrement lui avez fait de nombreuses visites , vous ne la reconnaissez pas vousmême? — Mais , bourreau ! ne t ai-je pas dit que jamais je n’ai vu Dulcinée, que je 1 aime sur sa réputation d’une manière idéale et platonique ? — -Eh bien, monsieur, moi, je l’ai vue à peu près comme vous l’aimez , d’une manière idéale et platonique. Sancho , finissons : je ne badine point sur cet article. Vous avez vu Dulcinée; et je veux, j entends, je prétends que vous me la fassiez voir.

Dans ce moment, un villageois qui s'en allait déjà travailler à la terre vint à passer avec ses mules , en chantant l’ancienne romance espagnole :

Vous savez comme on vous mène ,

Beaux Français, à Roncevaux.

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