‹ Don Quichotte de la Manche (volume 2)Chapitre 31 sur 127 · PARTIE II, CHAP. IX · texte numérisé non relu

PARTIE II, CHAP. IX

couvert de grelots : au bout d’un bâton qu’il portait a la main étaient attachées trois vessies , dont il frappait vivement la terre , et qu’il agitait dans l’air , en sautant avec ses grelots. Rossinante eut peur de ce bruit; pour la première fois de sa vie il s’avisa de prendre le mors aux dents , et d’emporter son maître dans la campagne. Sancho , voulant le ramener, se jette à bas de son âne, et court après Rossinante ; le diable aux grelots saute à l’instant même sur l’âne laissé par Sancho , le force d’aller à coups de vessie, et vole avec luivei's le village. Pendant ce temps , le pauvre Rossinante ne manqua pas de faire ce qu’il faisait toutes les fois qu’il lui arrivait de s’égayer ; il tomba rudement avec don Quichotte , et demeura couché près de lui. Sancho , voyant d’un côté son maître à terre , de l’autre , son âne allant au galop , frappé continuellement par les bruyantes vessies , ne savait plus auquel courir. Son bon naturel l’emporta cependant ; ce fut son maître qu’il préféra , malgré les douleurs profondes que lui causait chaque coup de vessie donné sur son âne , et qui venait retentir au fond du cœur de Sancho. Inquiet , troublé , désolé , le triste écuyer releva le héros , le remonta sur Rossinante , en lui disant : Monsieur, le diable emporte mon âne. Quel 3. 6

diable ? reprit don Quichotte. — Pardi ! celui des vessies. Voyez , ô mon Dieu ! voyez comme il le fait galoper. Suis-moi , je vais te le faire rendre , fussent-ils déjà tous deux arrivés dans le plus profond de l’enfer.

Par bonheur , dans ce même instant l’âne et le diable culbutèrent; et l’âne, libre après sa chute , s’en revint au grand trot vers son maître. Le voici ! s’écria Sancho ! le voici ! Oh! je m’en doutais, le bon animal ne peut vivre long -temps sans moi. Ce n’est plus la peine de vous fâcher. Comment! s’écria don Quichotte, tu penses que je laisserai l’audace de ce diable impunie ? Non , je veux le châtier, fût-ce sur l’empereur lui-même. — Ne vous y frottez pas, monsieur, il n’y a rien à gagner avec des comédiens. Ceux dont le métier est d amuser les autres ont toujours tout le monde pour eux; jamais on ne leur donne tort. — N’importe , Sancho ; mon bras me suffit, quand même l’univers combattrait pour eux.

Il court aussitôt après la charrette , en proférant des menaces terribles. Les comédiens , qui les entendirent et qui le virent s’approcher , se jetèrent promptement à terre , ramassèrent de gros cailloux ; et la mort , rangeant en bataille l’empereur, l’ange, l’amour, la

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