‹ Don Quichotte de la Manche (volume 2)Chapitre 34 sur 127 · PARTIE II, CHAR · texte numérisé non relu

PARTIE II, CHAR

médie ! C’est là qu’on voit des empereurs , des pontifes , des dames , des chevaliers , de simples soldats , d’autres personnages , venir tour à tour occuper la scène. Leurs passions , leurs caractères , leurs intérêts diffère ns , les font parler, s’agiter, se tourmenter pendant quelques heures : la toile se baisse , ils sont tous égaux. Voilà le monde , mon ami, excepté que presque toujours la comédie que nous jouons nous-mêmes ne vaut pas celle qu’on voit au théâtre. — Monsieur , cette comparaison est bonne , mais elle n’est pas de vous ; je l’ai entendu faire à notre curé , qui disait encore qu’au jeu des échecs toutes les différentes pièces , après s’être promenées pendant la partie , finissaient par aller se coucher pêle-mêle dans la boite ; ce qui , me semble , peint aussi-bien ce que nous faisons sur cette pauvre terre. — En vérité , mon ami Sancho , tu semblés acquérir chaque jour plus de raison et plus d’esprit. ■ — Pardi ! si en vivant avec vous je ne gagnais pas quelque chose, je serais donc pis que nos champs qui rapportent quand on les cultive. Vous me cultivez, monsieur, et la terre n’est pas mauvaise.

L’écuyer demanda bientôt la permission de fermer les contrevents de ses yeux : c’était sa manière de dire qu’il voulait dormir. Il alla donc

délivrer son âne du bât , et Rossinante de sa bride , en lui laissant la selle sur le corps , selon l’exprès commandement de don Quichotte , et revint s,e livrer au sommeil , après avoir établi les coursiers dans une herbe fraîche et touffue.

L’amitié qu’avaient l’une pour l’autre ces deux excellentes bêtes fut si constante , si tendre, que l’auteur de cette histoire en avait fait le sujet de plusieurs chapitres. Le traducteur n’a pas osé les conserver, par une sorte de respect pour la gravité du fond de l’ouvrage. Il a craint de choquer peut-être le goût délicat de quelques lecteurs , en leur racontant que cet âne et ce pacifique cheval se grattaient quelquefois l’un l’autre , et qu’ensuite Rossinante posait en croix son long cou sur le cou de l’âne complaisant, par-delà lequel il passait au moins d’une demi-aune. Ces bons animaux, regardant la terre, se trouvaient si bien dans cette posture , qu’ils y seraient demeurés trois jours , si la faim ne les eût pressés : aussi l’auteur les compare t-il souvent à Nisus et à Euryale , à Oreste et à Pylade , seub exemples de cette amitié si rare parmi les humains , et dont Rossinante et notre âne pouvaient leur donner des leçons. Hélas ! ce ne sont pas les seules que- l’homme recevrait des

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