PARTIE II, CHAP. X
bêtes j et , pour beaucoup d’autres vertus , le chien , l’éléphant , la fourmi , sauraient nous faire rougir.
Mais j’en reviens à nos héros qui dormaient chacun au pied d’un liège. Un bruit soudain dans le bois réveilla tout à coup don Quichotte : il écoute , regarde à travers les arbres , et voit deux hommes à cheval , dont l’un déjà descendu dit à l’autre : Ote lia bride à nos coursiers , laisse-les paitre dans cette prairie ; ce bocage silencieux convient à mes tendres douleurs. A ces mots le voyageur se laisse tomber sur le gazon , et les armes dont il était couvert retentissent contre la terre. Don Quichotte ne douta point que ce ne fut un chevalier errant. Il s’approche de Sancho , le prend par le bras , l’éveille avec peine , et d’une voix basse : Ami , lui dit-il , si je ne me trompe , voici une trèsbelle aventure. Plaise à'Dieu qu’elle soit bonne ! répondit l’écuyer tout endormi ; où est -elle donc , monsieur ? — Regarde de ce côté ; voistu ce chevalier errant tristement couché sur l’herbe ? Je juge par les paroles qui viennent de lui échapper que ce héros a de profonds chagrins. — Eh bien ! qu’est-ce que cela nous fait ? En quoi trouvez-vous que ce soit une si belle aventure? — C’est ainsi, mon cher enfant,qu’elles commencent toujours. Maischut!
le chevalier se mouche , et parait se disposer à chanter. — Ma foi ! oui ; je gagerais qu il est amoureux. — N’en doute pas ; il n’existe pas de chevalier errant sans amour. La voix de l’inconnu se fit entendre ; don Quichotte et son écuyer écoutèrent attentivement ces paroles :
O nuit ! que tu me semblais belle Lorsque , sous tes voiles épais ,
J’allais jurer d 'être à jamais Plus amoureux et plus fidèle î
Combien je redoutais le jour,
Quand celle que mon âme adore Me permettait jusqu’à l’aurore De lui parler de mon amour !
Moins timide alors , moins se'vère ,
Elle osait dire sans rougir Ce qu’à peine elle osait sentir Dès qu’elle voyait la lumière.
Ton silence mystérieux Augmentait mon bonheur suprême;
Mon cœur se disait à lui-même :
Tout dort, et je suis seul heureux.
Maintenant, ô nuit, nuit obscure,
Tes ténèbres me font frémir ;
Je me crois le seul à souffrir Dans le calme de la nature.