‹ Don Quichotte de la Manche (volume 2)Chapitre 57 sur 127 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Suite des noces de Gamache.

On entendit tout à coup vers le haut de la feuillée un grand bruit mêlé de cris de joie. C’étaient les villageois à cheval qui se rassemblaient en cérémonie pour aller au-devant des époux. Ceux-ci ne tardèrent pas à paraître , précédés d’une foule d’instrumens divers , accompagnés du curé , entourés des deux familles et des principaux habitans de tous les villages voisins. Sancho n’eut pas plus tôt aperçu Quitterie , qu’il s’écria : Ma foi , l’on peut dire que

PARTIE II, CHAP. XIX. itf celle-là n’est pas mal mise. Je ne pense pas qu’à la cour il y ait de plus beaux affiquets., Regardez, regardez, monsieur, le drap vert dont est elle vêtue est du velours le plus cher, la toile blanche qui le borde n’est rien moins que du satin; et son collier de corail, savezvous qu’il est garni d’or ? Voyez ses mains , je vous prie ; elles sont pleines de bagues , de perles , dont chacune vaut un œil de la tête. Sainte Marie ! les beaux cheveux ! ils sont de couleur de châtaigne , et traînent jusqu’à la terre. La jolie taille! comme elle est fine et droite! Avec tous les bijoux qui lui pendent aux oreilles , on croirait voir un palmier chargé de dattes. Don Quichotte rit des éloges de son écuyer, et convint qu’après Dulcinée Quitterie était la plus belle femme qu’il eût encore vue.

Quitterie, le visage pâle, l’air sérieux, les yeux baissés, s’avançait, à côté de Gamache, vers une espèce d’amphithéâtre de feuillage , où le curé devait les unir. Ils étaient près d’y arriver, lorsqu’au milieu de la foule et du tumulte une voix se fait entendre derrière eux : Arrêtez , disait cette voix, craignez- vous que le temps ne vous manque ? Quitterie a Gamache, ceux qui les environnaient , tournèrent aussitôt latete. On aperçoit un jeune homme vêtu d’une robe noire bordée de rouge , les cheveux épars ,

couronné de cjprès , et portant un bâton à la main. Tout le monde reconnut Basile ; et tout le monde , qui l’aimait, trembla que son désespoir ne vint ensanglanter la fête. La foule s’ouvre devant lui : Basile s’avance d’un pas rapide, approche , arrive palpitant , s’arrête non loin des époux , enfonce son bâton sur la terre , et fixant sur Quitterie des jeux égarés et farouches, il reprend haleine quelques instans.

Ecoutez-moi , dit-il enfin d’une voix rauque et tremblante, écoutez-moi , parjure Quitterie ; vous n’aurez pas long-temps à m’entendre. Je peux, sans vous faire rougir, révéler tout haut nos secrets; je peux vous rappeler ici que , depuis que je vous aime , e est-à-dire depuis que j’existe, jamais je ne demandai, je ne désirai rien de vous qui pût causer un moment d’alarme à votre sévère pudeur. Heureux, content de vous aimer, satisfait de la promesse que vous ne seriez qu’à Basile, je travaillais avec ardeur, avec patience, avec courage, à mériter que la fortune daignât enfin me sourire. Vous m’abandonnez , Quitterie , et vous savez cependant que tant que Basile voit le jour vous ne pouvez avoir un autre époux. Je vous connais trop pour n’être pas sûr que cette seule idée doit empoisonner toute votre félicité. Rassurez-vous, Quitterie;

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