‹ Don Quichotte de la Manche (volume 2)Chapitre 58 sur 127 · PARTIE II, CHAP. XIX. i · texte numérisé non relu

PARTIE II, CHAP. XIX. i

je viens dégager vos sermens , vous affranchir de tout remords , vous rendre libre , indépendante, et digne de l’heureux époux que vous m’avez préféré; je viens crier comme vous tous : Vive, vive le riche Gamache avec la belle Quitterie ! et j’ajouterai seulement : Meure , meure le pauvre Basile !

En disant ces mots il saisit son bâton , retire un long glaive qu’il renfermait , en place la poignée à terre , s’élance sur la pointe , et tombe dans des flots de sang. On crie , on accourt : le fer acéré sortait de deux pieds par le dos. Basile était sans mouvement; don Quichotte le tenait dans ses bras ; ses nombreux amis en versant des larmes essayaient de retirer le fer : mais le curé les retint , et voulut d’abord confesser le mourant , dans la crainte qu il n’expirât. Ce dernier avis prévalut. Basile, d’une voix éteinte, s’écria : Je meurs , mes amis ; ah ! du moins si Quitterie daignait à mon dernier moment me donner la foi d’épouse , je sens qu’alors mon âme plus calme pourrait s’ouvrir au repentir , et s’occuper de mériter le pardon de mon désespoir. Le curé lui représenta qu’il ne devait plus songer à Quitterie , mais se rappeler ses fautes passées , et les avouer avec piété. Non , non , répondit Basile; je suis incapable de rien si Quitterie

ï 48 DON QUICHOTTE, ne me donne sa main, si Quitterie ne m’appelle son époux. Avec ce titre, dont je dois jouir si peu, vous me verrez obéissant à tout ce que vous me prescrirez.

Don Quichotte alors éleva la voix , publia ce que demandait Basile, ajoutant, avec Une éloquence vive et forte , que le généreux Gamaclie devait lui-même se prêter au désir du moribond ; que Quitterie , veuve de Basile , et couverte d’un crêpe funèbre , serait aussi pure , aussi chaste que Quitterie sortant de la maison paternelle, couronnée de roses Blanches ; que son hymen avec Gamache ne serait retardé que d’un instant , puisque l’autel où elle allait prononcer le serment qu’on lui demandait n’était autre chose que le tombeau de l’infortuné Basile.

Gamache , surpris , incertain , regardait cette étrange scène , et ne savait que répondre. Il cherchait ce qu’il devait faire dans les yeux de ceux qui l’environnaient; et tous étaient pour Basile, tous lui demandaient d’avoir compassion d’un malheureux qui , n’ayant plus rien a espérer de cette vie, allait encore perdre son âme. Gamache , pressé, tourmenté , dit enfin que si Quitterie consentait à ce mariage d’un moment, il ne s’y opposerait point. Aussitôt les amis de Basile volent tous vers

PARTIE II, CHAP. XIX, i49 Quitterie , tombent a ses pieds , embrassent ses genoux, la supplient, la conjurent de donner sa main à celui qui ne meurt que pour l’avoir aimée. Quitterie , presque sans connaissance , appuyée sur ses compagnes , pouvait à peine répondre , cherchait à cacher ses pleurs, et regardait sans cesse son père, qui ne se pressait pas de s’expliquer; mais le curé l’y força. Le curé, d’une voix sévère , déclara que le triste Basile touchait à son dernier instant , et qu’il fallait se décider, ou répondre de tout à Dieu. Alors le père de Quitterie fit un signe de consentement ; celle-ci l’eut à peine aperçu qu elle vole , se précipite vers Basile , tombe à genoux, saisit sa main, la presse, la couvre de larmes , et d’un accent entrecoupé , les yeux fixés sur les yeux du mourant : Basile , dit-elle , Basile , recevez ma main et ma foi ; je suis à vous , je vous appartiens , je jure que je suis votre épouse. Ah! Quitterie, répond-il , puis-je compter, puis-je être sûr que ce que vous faites pour moi n’est pas l’efFet de la compassion? Ne me trompez-vous pas, Quitterie? Répétez, répétez encore que vous m’appartenez, que je suis votre époux, que vous me donnez votre main de votre plein gré , sans violence , sans restriction , sans aucune feinte , sans avoir égard à l’état où je suis. Oui,. oui , i3.

i5o DON QUICHOTTE,

s’écria Quitterie , je me . donne à vous , je suis votre épouse , quelque événement qui puisse arriver, soit que j’aie l’affreuse douleur de vous voir mourir dans mes bras, soit que nous passions ensemble de longues et heureuses années. Il suffit, reprit Basile, recevez donc de nouveau ce que je vous ai donné depuis si long-temps , mon cœur , mon âme , ma foi, ma vie, et tout ce qui est en moi. Monsieur le curé , hâtez-vous de bénir notre mariage.

Sanchô , témoin de ce qui se passait , disait en essuyant ses pleurs : Ce pauvre jeune homme , malgré le sang qu’il a perdu , parle encore avec bien de la force. Le bon curé tout attendri donna la bénédiction aux époux , en y joignant une prière à Dieu de recevoir dans sa miséricorde Tâme du malheureux Basile. Celui-ci n’eut pas plus tôt entendu que la cérémonie était achevée, qu’il se relève légèrement , tire le fer de sa blessure , et , retombant aux pieds de Quitterie , lui demande de lui pardonner ce qu’il osa tenter pour l’obtenir. Tout le monde resta muet de surprise ; quelques-uns , plus simples que les autres , crièrent , miracle! miracle! Non, répondit Basile à haute voix, point de miracle, mais adresse, mais industrie , mais ruse permise à l’amour.

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