‹ Don Quichotte de la Manche (volume 2)Chapitre 76 sur 127 · G DON QUICHOTTE · texte numérisé non relu

G DON QUICHOTTE

le nez, jusqu’aux jeux du docile chevalier. Le duc et la duchesse, qui n’avaient point ordonné cette cérémonie , se regardaient et ne savaient s’ils devaient en rire ou s’j opposer. Tout à coup la demoiselle qui savonnait toujours se plaignit de manquer d’eau : une de ses compagnes en alla chercher ; et notre pauvre chevalier demeura, pendant ce vojage , le cou tendu sur l’aiguière , le visage couvert de mousse , et les paupières fermées pour qu’elle n’entrât pas dans ses jeux. Tout le monde mourait d’envie de rire , mais tout le monde se contenait ; et les trois demoiselles , debout , immobiles , la tête baissée , n’osaient regarder leurs maîtres , qui avaient de la peine eux-mêmes à s’empêcher d’éclater. Enfin 1 on apporta de l’eau ; la demoiselle acheva de laver la barbe de don Quichotte , l’essuja doucement avec le linge , lui fit , ainsi que ses trois acoljtes , une profonde révérence , et se retirait gravement , lorsque le duc , pour prévenir tout soupçon de notre héros , rappela l’aimable baigneuse, et lui demanda de vouloir lui rendre le même service. La demoiselle l’entendit à merveille ; et , se mettant à l’ouvrage , elle traita précisément son maître comme elle avait traité le chevalier.

Sancho, fort attentif à tout ce qu’il vojait,

PARTIE II, CHAP. XXIX. 7 disait entre ses dents : Par la mardi ! je voudrais bien que ce fût l’usage de laver la barbe des écuyers aussi-bien que celle de leurs maîtres ; cette cérémonie me plairait assez, quand même on irait jusqu’à me raser. Que ditesvous tout bas, Sancho, lui demanda la duchesse.— -Je dis, madame, qu’il fait bon vivre pour apprendre. Jusqu’à présent j’avais pensé que chez les princes on se contentait , en sortant de table , de donner à laver les mains : j’ignorais qu’on vînt savonner la barbe; et dans le fond cette coutume me paraît fort propre et fort agréable.— -Eh bien, mon ami, vous n’avez qu’à parler, ces demoiselles vous laveront la barbe ; elles vous mettront même au bain , si cela vous fait plaisir. — Oh ! madame, pour le bain , je vous suis fort obligé ; ce n’est guère mon usage. Voyez, dit alors la duchesse au maître d’hôtel , à ce que l’on donne à Sancho tout ce qu’il pourra désirer. Le maître-d’hôtel promit d’y veiller, et emmena l’écuyer dîner avec lui.

Don Quichotte , demeuré seul avec ses aimables hôtes, parla de Dulcinée selon sa folie, et de beaucoup d’autres choses avec esprit et raison. Après l’avoir écouté , le duc lui demanda sérieusement s’il pensait que son écuyer

Sancho fut en état de bien gouverner l’île dont il voulait lui faire don. Seigneur, reprit don Quichotte, je dois vous répondre avec franchise. Le c ractère de Sancho est un assemblage singulier des choses les plus contraires ; il est à la fois bon homme et subtil, ingénu et fin , naïf et rusé ; il doute de tout et croit tout , déguise souvent une repartie pleine de sel sous une écorce grossière ; et lorsqu’il semble dire une niaiserie , il se trouve qu’il vous a donné une excellente leçon. Quant à son cœur; il est bon, et sa probité parfaite. Il aime la vertu par instinct , sans réfléchir qu il doit l’aimer : naturellement il voit assez juste, et sa simplicité cache un grand sens. J’ose croire que cela suffit pour faire un bon gouverneur; du moins j’en connais beaucoup qui sont loin d’avoir les qualités de Sancho , et qui ne savent pas mieux lire que lui. En général , monsieur le duc , la science du gouvernement ne doit pas être si difficile qu’on l’imagine : voyez la foule de ceux qui s’en mêlent, et qui s’en tirent passablement. Sancho s’en tirera comme eux , surtout lorsque je lui aurai donné quelques conseils.

Dans ce moment l’on entendit de grands cris , beaucoup de tapage , et l’on vit arx’iver Sancho tout effrayé , portant au cou un ta-

PARTIE II, CHAP. XXIX 9 blier de cuisine , et poursuivi par une douzaine de valets dont l’un tenait un chaudron rempli d’eau fumante. Qu’est-ce ci ? demanda la duchesse; que voulez -vous à ce brave homme? Madame, répondit un des valets, nous voulons lui laver la harbe selon les ordres de votre excellence , et monsieur ne veut pas s’y prêter. IVon, sans doute, s’écria Sancho; son excellence n’a pas ordonné de prendre un chaudron pour plat à barbe ; et cette eau bouillante ne ressemble point à la savonnette de senteur dont on s’est servi pour mon maître. On plaisante mal dans les maisons des princes; et l’on oublie souvent que les jeux ne valent rien aussitôt qu’ils peuvent fâcher. Je ne veux point de vous pour mes barbiers : le premier qui touche à ma barbe je lui applique mon poing fermé sur la sienne de façon qu’il s’en souviendra. Sancho a raison , reprit la duchesse en affectant un air sérieux qu’elle pensa perdre deux ou trois fois en regardant la mine de l'écuyer; vous êtes tous bien hardis d’oser contrarier un homme que monsieur le duc a fait gouverneur, et que vous savez être mon ami; laissez-le en paix, je vous le conseille, ou je vous chasse tous à l’instant.

Cette seule parole fit fuir les valets. Sancho voulut d’abord les poursuivre; mais , par ré-

Page 1