CHAPITRE XXXVI
Conseils de don Quichotte a Sancho sur le gouvernement de son lie.
Satisfaits de l’heureux succès de l’aventure de la Doloride , et voulant mettre à profit la rare crédulité de leurs hôtes, le duc et la duchesse donnèrent des ordres pour que Sancho prît possession du gouvernement promis. Dès le lendemain du voyage aérien , le duc vint dire à notre écuyer de se tenir prêt à partir pour son île, ou ses nouveaux sujets 1 attendaient comme on attend la rosee du mois de mai. Monseigneur , répondit Sancho en faisant une profonde revérence , mes sujets , ainsi que votre altesse, sont assurément beaucoup trop polis; mais je ne vous cacherai point que , depuis que du haut du ciel j ai vu la terre au-dessous de moi plus petite qu un
PARTIE II, CHAP. XXXVi 63 grain de moutarde , je ne me soucie plus autant de devenir gouverneur. Qu’est-ce en effet, je vous le demande, que de commander dans un petit coin d’un grain de moutarde ? cela vaut-il la peine de s’en tourmenter ou d’en être fier? Le plus sage est de s’en tenir à l’état où la fortune nous a placés, d’y mener une vie obscure, irréprochable, tranquille, sans se mêler de gouverner quelques douzaines de ces petits hommes qui de près ne sont pas grand chose, et d’un peu de loin ne sont rien du tout. Gomment ! Sancho , reprit le duc , vous parlez en vrai philosophe , et vous me prouvez chaque jour davantage que vous serez un excellent gouverneur. Au surplus, j’acquitte ma parole : je vous ai promis une île; elle est prête. Vous la trouverez' belle , bonne, bien conditionnée ; c’est à vous de voir si vous la voulez. — Oh ! puisqu’elle est là , monseigneur, et quelle me vient de vous, je ne la refuserai point, quand ce ne serait que pour prouver que je m’entends en gouvernement tout aussi bien et peut-être mieux que tant de bavards qui en parlent. — Soyez donc prêt demain matin à vous rendre dans vos États. Ce soir on doit vous apporter les nouveaux habits et les autres choses nécessaires à votre dignité. — Comment sont-ils faits ces nou-
veaux habits ? On aura beau m’habiller de toutes les façons , je n’en serai pas moins Sancho Pança. — Sans doute ; mais vous savez bien que des marques extérieures distinguent les diverses professions ; un magistrat n’est pas mis comme un soldat , un soldat ne l’est point comme un prêtre. Vous, Sancho, qui devez être à la fois et militaire et lettré , vous aurez un vêtement qui tiendra de l’un et de l’autre. — Je crois vous avoir dit , monseigneur, que je n’étais pas un grand lettré, puisque je n’ai jamais su lire; mais beaucoup de gouverneurs ne l’ont guère su plus que moi. Quant à mes qualités militaires , je me bats fort bien lorsque je suis le plus fort. Voilà tout ce que je peux vous offrir..
Don Quichotte arriva dans ce moment ; il venait d’être instruit de ce qui se passait; et voulant donner à Sancho quelques conseils sur sa conduite future , il demanda la permission au duc de l’emmener dans sa chambre. Là , quand il eut fermé la porte , et forcé l'écuyer de s’asseoir à ses côtés , il dit ces paroles dhm air grave :
Ami Sancho , je rends grâce à Dieu de te voir déjà comblé des faveurs de la fortune avant quelle ait encore daigné me sourire. Sans avoir rien fait, sans fatigue, sans qu’il
PARTIE II, CHAP. XXXV ï, 65 t’en ait presque rien coûté , te voilà souverain d un puissant État , tandis que ton maître , dont tu connais les travaux , est toujours simple chevalier. Je te dis ceci , mon ami, pour t’empêcher d’attribuer à ton mérite ce que tu ne dois qu’à la bonté du ciel et à l’excellence de la chevalerie errante. Tu dois reconnaître aujourd’hui la vérité de mes anciennes promesses. Crois de même aux nouveaux conseils que tu vas recevoir de moi. Eux seuls peuvent te préserver de cette foule d’écueils dont l’homme est environné sur la mer orageuse de la grandeur.
Premièrement , ô mon fils , crains Dieu :
qui le craint est déjà sage.
Observe-toi sévèrement, et tâché de parvenir à te connaître toi -même*, étude longue, difficile , mais nécessaire pour éviter de ressembler à la grenouille qui voulut s’égaler au bœuf. Rappelle-toi bien, redis-toi souvent qu autrefois , dans ta jeunesse , le sort te fit garder les pourceaux.
Non pas , s’il vous plaît , interrompit l'écuyer,, ce n’était pas dans ma jeunesse, mais quand j etais petit garçon. Depuis , lorsque je commençai à devenir un peu grand l’on me faisait garder les oies.
Ne crains point d’avouer toi-même l’obscu-
DON QUICHOTTE, rite de ton origine. L’orgueil presque toujours suit le vice ; l’humilité pare la vertu. Annonce et déclare sans honte que tu descends de laboureurs. En voyant que tu t’en souviens , personne ne sera tenté de t’en faire souvenir.
Garde-toi de porter envie aux princes , aux grands plus nobles que toi. Ces dons du hasard , dont ils sont si fiers , valent peu la peine d’être désirés. Songe que l’on hérite de la noblesse , et que l’on acquiert la vertu. Juge laquelle vaut le mieux.
Si par hasard, lorsque tu seras dans ton île , un de tes parens vient te voir , reçois-le avec la même joie, avec la même amitié que tu le recevais jadis quand il venait dans ta chaumière. Dieü te le prescrit , la nature te le conseille , regarde donc cette obligation comme un devoir, et remplis-la comme un plaisir.
Si tu appelles ta femme auprès de toi , ce que je te conseille, Sancho , car il n’est pas bon qu’un gouverneur soit sans sa femme , tâche d’adoucir , de polir son ton , ses manières rustiques. Tout le bien que fait un époux peut être détruit dans un seul moment par une épouse indiscrète ou grossière. Porte une sévère attention à ce qu elle ne reçoive jamais
PARTIE II, CHÀP. XXXVI. 67 <3e présens. Quand même tu l’aurais ignoré , tu n’en serais pas moins responsable.
Ne te crois jamais assez de génie pour interpréter à ton gré les lois : ce crime est un des plus grands que puisse commettre l’orgueil.
Que jamais aucun sentiment, soit de pitié , soit de haine , ne t’empêche de rechercher, de poursuivre, de distinguer la vérité. Sois sourd aux promesses du riche , sois touché des larmes du pauvre ; mais, quoique inflexible pour l’un et compatissant pour 1 autre , sois également juste pour tous deux.
Toutes les fois que la clémence pourra s’accorder avec l’équité, ne crains pas d’être clément. Ce plaisir est la seule récompense du magistrat qui fait son devoir. Que jamais ta baguette de juge ne plie sous le poids de l’or; mais il est quelques occasions où tu peux l'incliner doucement du côté de la miséricorde.,
Si ton ennemi plaide devant toi, ne te souviens que de sa cause.
Ne perds pas de vue que les erreurs d’un juge 11e se réparent jamais qu’aux dépens de sa réputation et de sa fortune , ou bien lui causent le chagrin plus grand de ne pouvoir etre réparées.
Lorsqu une jeune et belle femme viendra
te demander justice , ferme les jeux en l’écoutant.
Ne dis jamais de parole dure, même au coupable condamné ; son supplice expie sa faute ; il ne lui reste que son malheur , que tu ne dois pas outrager.
Enfin souyiens-toi toujours que la misérable espèce humaine est naturellement portée au mal; sois indulgent toutes les fois que l’indulgence ne nuit à personne ; rappelle-toi que pour louer Dieu nous l’ayons appelé bon.
En suivant ces conseils , Sancho', tes jours seront purs et paisibles , ton nom sera respecté, ta personne sera chérie; tu rendras tes vassaux heureux , tu marieras tes enfans , tu vieilliras au sein de ta famille, au milieu de tes amis , honoré , béni par tous ; et quand tes jeux se fermeront, des larmes sincères baigneront ta tombe.
Je dois à présent , mon ami , te parler de quelques détails qui sembleraient minutieux à d’autres , mais que je crois d’une grande importance dans la place que tu vas remplir : ils regardent ton intérieur.
Sois propre sur ta personne, sans jamais être recherché : sois bien mis sans magnificence ; et que ton vêtement , avec soin arrangé ,
PARTIE II, CHAP. XXXVI. 6g n annonce point par son désordre la négligence de celui qui le porte.
Fuis 1 ayarice , aime l’économie; compta avec toi-même souvent ; ne fais pas toute la dépense que tu peux faire , afin de pouvoir toujours pajer celle que tu feras. D 'ailleurs il est des moyens sûrs de bien placer ses épargnes : si ton revenu te permet d’avoir six pages , n en prends que trois , et nourris trois pauvres ; ce seront des serviteurs que tu trouveras dans le ciel.
Sois sobre dans tes repas, sans affecter la sobriété : dîne peu , ne soupe point , si tu veux conserver ta santé , le premier des biens de ce monde.,
Prends garde à l’usage du vin ; songe qu’il trahit les secrets, et fait oublier les promesses.
Sois modéré dans ton sommeil ; le temps qu on peut lui ravir se trouve gagné pour la vie. La diligence est mère des succès , la paresse est mère des vices.
Corrige-toi de ton habitude de mêler à tes discours cette foule de proverbes qui , le plus souvent, sont hors de propos : ce n’est pas, je te l’ai déjà dit , qu’un proverbe court et bien appliqué n’ait quelquefois de la grâce ; mais en les accumulant tu leur ôtes tout leur mérite.
Pour ce dernier article , monsieur, inter rompit l’écuyer , le bon Dieu seul peut y mettre ordre. J’ai la tête pleine de proverbes : aussitôt que je veux parler , ils se pressent tous sur mes lèvres; et quelquefois les meilleurs ne sortent pas les premiers. Cependant je vous promets d’y prendre garde. Un bon averti en vaut deux. Quand la maison est bien fournie, le souper est bientôt prêt. Il y a du remède à tout, hors à la mort. Tant vaut l’homme , tant vaut la terre. D’ailleurs il n’est rien tel que d’être le maitre ; quand on commande et qu’on tient le bâton , il est aisé de faire ce qu’on veut. L’on n’a qu’à se frotter à moi , l’on y laissera sa laine. Les sottises des riches sont des sentences. Il ne faut qu’avoir du miel, les mouches viennent bientôt. Ma Igrand’mère disait souvent :#Tu vaux autant que tu possèdes. ...
Satan puisse-t-il t’emporter 1 s’écria don Quichotte en colère : depuis que je t’ai recommandé de ne plus dire de proverbes , tu en inventes, je crois, de nouveaux. Va, je n'espère rien de toi : tu ne seras que ridicule dans la place que l’on t’a donnée , et la honte en rejaillira sur ton maître. Je ne sais qui me tient que tout à l’heure je n’aille avertir le duc de l’imprudence qu’il commet en confiant
PARTIE II, CHAP. XXXVI. 71 tin gouvernement à un mauvais bouffon comme toi.
Monseigneur, ne vous fâchez pas , reprit Sancho d’une voix soumise, et n’oubliez pas que c’est vous qui m’avez mis dans la tête cette ile à laquelle je ne pensais point. Si vous me crojez incapable de rendre mes sujets heureux , je suis le premier à n’en plus vouloir : toutes les grandeurs du monde ne me conso leraient pas de mal faire. J’aime mieux être un bon écuyer mangeant du pain et des ognons que d être un mauvais gouverneur nourri de perdreaux et de poulardes.
Ces derniers mots nous réconcilient, dit don Quichotte en lui tendant la main ; je vois que ton cœur est bon , et c’est le premier mérite. Ami , tu seras gouverneur : je t’écrirai de ma main les avis qui te sont nécessaires ; ils suffiront , j’espère , pour te guider. Allons ! plus d’inquiétude ; suis^moi , l’on m’attend pour dîner..