CHAPITRE XXXVII
Départ de Sancho pour son Ue. Étrange aventure arrivée à don Quichotte .
Cid Hamet Benengeli, en commençant ce chapitre , fait des excuses à ses lecteurs de les entretenir sans cesse de don Quichotte et de Sancho , sans se permettre la moindre digression , ni le plus court épisode. Dans sa première partie il avait cru nécessaire de varier ses récits , de délasser l’attention par les his-^ toires du Curieux extravagant et du Captif } qui ne tiennent pas au fond du sujet : certains censeurs le lui ont reproché. Notre auteur docile s’est imposé la loi , dans cette seconde partie , de ne parler uniquement que de ses héros. Cette contrainte n’a pas rendu son ouvrage plus facile , ni peut-être plus agréable ; mais il espère du moins qu’on lui saura quelque gré , soit des épisodes qu’il a donnés , soit de ceux qu’il ne donne pas. Cela dit. il continue.
Don Quichotte ', selon sa promesse , remit à Sancho ses conseils par écrit, L’écuyer, peu soigneux, les laissa tomber de sa poche ; et le duc et la duchesse, à qui on vint les rapporter,
PARTIE II, CïïAP. XXXVII. ç,3 admirèrent en les lisant ]e singulier mélange d’esprit , de folie , de raison , de crédulité , de philosophie , qui composait le caractère de notre héros. L’intendant , qui s’était si bien acquitté du rôle de la comtesse Trifaldi , reçut ordre dès le même soir de conduire le nouveau gouverneur dans le bourg qu’on appelait son île. Il se rendit en cérémonie auprès de notre écuyer, qu’on avait déjà revêtu d’une espèce de simarre , et d’un manteau mordoré , avec la toque pareille. Sancho, dans cet équipage, accompagné d’une suite nombreuse , alla prendre congé du duc et de la duchesse', dont il baisa tendrement la main ; ensuite , le cœur gros de soupirs , il vint embrasser les genoux de son maître , qui lui donna sa bénédiction , avec des yeux pleins de larmes. Le bon écuyer ne put retenir les siennes ; enfin il se mit en chemin, monté sur un beau mulet, et suivi de son âne chéri , que le duc avait fait couvrir d’un inagnifique harnais. Sancho retournait souvent la tête pour le regarder avec complaisance; et, presque aussi reconnaissant des honneurs rendus à son âne que de ceux rendus à lui-même , il s’avançait vers sa capitale , plus content et plus satisfait que le successeur des Césars.
Laissons aller en paix Sancho pour nous occuper de son maître, qui ne l’eut pas plus tôt 4. 7
perdu qu’il se trouva dans une affreuse solitude. Une profonde mélancolie s’empara clu cœur de notre héros. La duchesse , qui s’en aperçut , le supplia de choisir dans toute sa maison quelqu’un qui pût le servir à la place de Sancho. Non , madame , répondit tristement le chevalier, je ne puis accepter de vos bontés que le sentiment qui vous les inspire : j’ose même prier votre excellence de défendre à Vos serviteurs d’entrer jamais dans mon appartement. Seigneur, reprit la duchesse , on ne veut ici que vous plaire ; mais vous me permettrez au moins de vous donner pour vous déshabiller quatre de mes jeunes filles, plus fraîches et plus brillantes que les roses d’un beau printemps. — Hélas! madame, pour moi ces roses ne pourraient avoir que des épines mortelles. De nouveau je vous le demande, qu’elles ne paraissent point à mes jeux , que ma porte , toujours fermée, soit le rempart de ma pudeur et de ma fidélité. J’aimerais mieux dormir tout vêtu que de me voir déshabiller par des serviteurs aussi dangereux. — Il suffit , seigneur don Quichotte , je vais donner des ordres les plus sévères pour que personne Rapproche du sanctuaire de la modestie : vous êtes bien sûr, je l’espère, que ce ne sera pas moi qui tendrai des pièges à votre vertu , je