‹ Don Quichotte de la Manche (volume 2)Chapitre 89 sur 127 · partie ii, c h à p x xx y ii · texte numérisé non relu

partie ii, c h à p x xx y ii

l’admire, je la respecte, et je félicite au fond de mon âme cette heureuse et belle Dulcinée , dont le nom doit être à jamais célèbre , puisqu’elle a seule mérité l’amour du plus vaillant et du plus chaste des chevaliers de l’univers.

Don Quichotte remercia la duchesse par un soupir et par un doux regard. Ils allèrent se mettre à table. Aussitôt après le souper notre héros se retira dans sa chambre , dont il ferma la porte soigneusement ; ensuite , à la clarté de deux bougies , il se déshabilla tout seul. Mais , hélas ! en tirant ses bas notre malheureux chevalier fit sauter à l’un des deux une douzaine de mailles; ce qui lui causa un violent chagrin. Il n’avait, il faut bien le dire, que cette seule paire de bas , et pas un brin de soie verte , car ils étaient de cette couleur, pour raccommoder cet énorme trou. O pauvreté ! pauvreté! s’écrie dans cet endroit Benengeli, je n’ai jamais pu comprendre comment le sage Sénèque t'a nommée un présent du ciel : je ne connais rien de pis que ce funeste présent , surtout pour ceux que leur naissance , leur état , leur éducation , obligent de dissimuler les privations dures que tu leur imposes , de les supporter en silence , de les cacher à tous les yeux,*et de sourire quand ils souffrent.

Tourmenté par ces tristes idées, et résolu

de mettre ses bottes le lendemain , notre héros éteignit ses bougies, se coucha, mais ne put dormir à cause de la chaleur. Il se releva bientôt, ouvrit une jalousie qui donnait sur le jardin , où deux femmes s’entretenaient au-^ dessous de sa fenêtre. Don Quichotte prêta l’oreille , et ne fut pas peu surpris d’entendre ces mots.

Pourquoi me demandes- tu de chanter, ô ma chère Émerancie? Ignores-tu que, depuis l’instant où la fortune a conduit ici ce trop aimable étranger, je ne sais plus que soupirer? D’ailleurs je courrais le double péril d’être entendue de la duchesse, qui ne me pardonnerait pas mon audace , et de n’être pas écoutée de cet Ênée dangereux , qui rira peut-être de mes douleurs. Non , non , ma chère Altizidore , répondit alors l’autre voix; la duchesse dort d’un profond sommeil , et tout le monde ici repose , excepté le maître de ton âme , que je viens d’entendre ouvrir sa fenêtre. Chante-lui d’une voix douce , au son de ta harpe mélodieuse , les tendres peines qu’il te fait souffrir. — Tu le veux , Émerancie , eh bien ! je cède b tes instances ; mon faible cœur est d’accord aVec toi. Les voiles épais de la nuit cacheront du moins ma rougeur; et je serai peut-être excusée par ceux qui connaissent f amour,

PARTIE II, CHAP. XXXVII. 77 A ces mots Altizidore préluda doucement sur sa harpe ; et notre héros interdit , se rappelant les aventures de fenêtres , de jalousies , de jardins, de musique, de rendez-vous nocturnes , qu’il avait vues dans ses livres , ne douta point qu’on ne vînt attaquer sa fidélité pour Dulcinée. Il se recommanda fortement a son unique souveraine , et , sûr de résister à tous les périls , il fit semblant d’éternuer pour avertir qu’il écoutait. La voix, alors chanta cette romance sur un air plaintif et touchant :

Dans le printemps de mes années Je meurs victime de l’amour,

Semblable à ces roses d’un jour Que le même jour voit fanées.

Ah ! gardez vous de me gue'rir ;

J’aime mon mal, j’en veux mourir.

Douce amitié, raison, sagesse,

Vous seules pour qui je vivais ;

Reprenez-moi tous vos bienfaits ,

Ils ne valent pas ma tristesse.

Àh ! gardez-vous de me guérir ;

J’aime mon mal, j’en ‘veux mourir.

O vous à qui tout est facile,

Dont le bras dompte l’univers ,

Hélas ! pour me donner des fers Votre valeur fut inutile.

Ah! gardez-vous de me guérir;

J aime mon mal, j’en veux mourir.

N’exigez pas que le silence

Vous dérobe mes tendres feux;

Les derniers biens des malheureux ,

. Sont la plainte avec l’espérance.

Ah ! gardez-vous de me guérir;

J’aime mon mal , j’en veux mourir.

Don Quichotte , en écoutant ces paroles , poussait de profonds soupirs , et se disait à lui-meme : Il faut que je sois né bien malheureux! je ne puis paraître devant une femme sans quelle devienne éprise de moi. O Dulcinée , Dulcinée! on ne veut pas te laisser jouir de ma constance et de mon amour; on se reunit de toutes parts pour te disputer mon cœur. Eh! que vous a-t-elle fait, reines, impératrices , princesses ? pourquoi la persécutez-vous! pourquoi tenter de lui enlever le seul bien quelle possède au monde ! Je vous le dis, je vous le répète, tous vos efforts seront vains : je n’aimai , je n’aime , je n’aimerai que ma chere Dulcinee ; seule à mes yeux elle est aimable, belle, sage, spirituelle; seule elle réunit toutes les perfections ; seule elle est et sera 1 objet de mon culte , de mes soupirs , de ma passion éternelle. Chantez , pleurez , dé-

PARTIE II, CHAP. XXXVII. 79 solez-vous ; mon parti est pris; je n’existe, je n’existerai que pour adorer Dulcinée.

En disant ces mots , il ferme sa fenêtre impatiemment , et va se recoucher avec humeur. Laissons-le dormir, si sa colère le lui permet , et retournons trouver le grand Sancho.

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