CHAPITRE XLI
Visite de la dame Rodrigue à notre chevalier .
JL an di s que Sanclio Pança commençait à s’apercevoir des inconvéniens de la grandeur, don Quichotte égratigné se voyait forcé de garder la chambre : six jours entiers s’écoulèrent sans qu’il lui fût possible de se montrer en public. Pendant ce temps , une nuit qu’il ne dormait pas , selon sa coutume , il entendit ouvrir doucement sa porte , et ne douta point que ce ne fût l’amoureuse Altizidore qui venait livrer un nouvel assaut à sa fidélité pour sa dame. Non , s’écria-t-il à demi-voix et se répondant à lui-même , non ; toutes les beautés de la terre ne parviendront pas à me faire oublier
PARTIE II, CHAP. XLI. io5 un seul instant celle que j’adore. Non, ma chère Dulcinée , mon unique amie , ma souveraine , où que tu sois , quoi que tu sois , paysanne , princesse , nymphe , ce tendre cœur t’appartient, t’appartiendra jusqu’à la mort; personne ne peut te le ravir.
En achevant ces paroles , il se lève debout sur son lit , la porte s’ouvrait à l’instant. Quelle fut la Surprise de notre héros en voyant paraître à la place de la jeune Altizidore une vieille duègne , dont les coiffes blanches balayaient presque le plancher, portant sur son nez vénérable une paire de grandes lunettes, et tenant de la main gauche une petite bougie , dont avec la droite elle repoussait la lumière loin de son visage ridé ! A cet aspect , le chevalier, s’imaginant que c’était une sorcière qui venait s’emparer de lui pour le mener au sabbat, commence à faire des signes de croix. La duègne, qui s’avançait à pas lents , aperçoit à son tour cette grande figure, debout sur le lit, enveloppée dans une couverture de satin jaune , le visage à demi couvert de compresses , les moustaches en papillotes, et redoublant ses signes de croix. Jésus ! dit-elle, que vois-je ? Elle ressent une frayeur pareille à celle qu’elle inspirait , s’arrête toute tremblante , laisse échapper sa bougie qui s’éteint , se retourne
ïo6 DON QUICHOTTE,
promptement pour fuir , s embarrasse dans sa longue robe , et tombe au milieu de la chambre.
Je te conjure , o fantôme! s écrie alors don Quichotte , de me déclarer ce que tu yeux de moi : si tu es une âme en peine , je ferai pour ta délivrance tout ce que me prescrivent ma qualité de chrétien et ma profession de chevalier errant. Seigneur don Quichotte , répondit la duègne , s’il est bien vrai que vous êtes le seigneur don Quichotte , ne me prenez point pour une âme en peine; je suis la dame Rodrigue , duègne de madame la duchesse ; je venais chez vous avec l’intention de vous raconter mes peines , et de vous demander votre appui. — Je veux bien vous croire, madame Rodrigue ; et je consens à vous entendre , pourvu que vous ne soyez point chargée de quelque message amoureux : je vous préviens que sur cet article votre ambassade serait sans succès. — Ah! vous me connaissez mal, seigneur don Quichotte , si vous me croyez capable de me charger d’un message amoureux. D’abord je ne suis pas encore d’un âge à m’acquitter pour les autres de pareilles, commissions : je me porte bien, Dieu merci; j’ai encore toutes mes dents , excepté quelques-unes que m’ont enlevées les catarrhes si fréquens daus ce pays ; et si je voulais m’occuper de semblables
PARTIE II, GHAP. XLI. 107 badinages , je pourrais. . . . Mais , puisque vous le permettez, je vais rallumer ma bougie, et je reviendrai vous confier tous les secrets de •mon cœur. Aussitôt , et sans attendre de réponse , elle sortit de l’appartement.
Notre héros , demeuré seul , réfléchit aux dernières paroles de madame Rodrigue. Ceci, dit-il, ma l’air d’une nouvelle aventure : le diable est fin; il a vu qu’il ne pouvait triompher de moi en employant des duchesses , des reines, des belles de quinze ou seize ans; peutêtre espère -t- il me trouver moins sur mes gardes avec une vieille duègne. Trop souvent celui qui résiste aux plus terribles épreuves succombe dans une occasion où rien ne lui parait à craindre. Madame Rodrigue va revenir; je serai seul ayec elle; cette chambre , cette solitude , l’heure qu’il est, ce qu’elle me dira , tout se réunit contre ma sagesse. Je peux être faible un moment.... Faible pour madame Rodrigue ! Je n’ai qu’à regarder ses rides, ses coiffes blanches , ses lunettes. ... le diable , le
diable lui-même s’enfuirait épouvanté Ah !
c’est ainsi que l’orgueilleux raisonne; il affecte de mépriser les pièges qui lui sont tendus , et sa coupable confiance le conduit dans le précipice. Soyons prudent, défions-nous des périls les moins redoutables , et fermons la porte à madame Rodrigue.