I ©3 DON QUICHOTTE
Le héros se lève alors pour aller mettre le verrou ; mais madame Rodrigue rentrait avec sa bougie rallumée. Elle se rencontre vis-à-vis de don Quichotte, toujours enveloppé dans sa couverture ; et reculant aussitôt deux pas : Seigneur chevalier, dit-elle en baissant les yeux sur ses lunettes , je n’ose deviner à quel dessein vous êtes sorti de votre lit ; mais je vous demande s’il y a sûreté pour moi. — Je vous fais la même question , madame. Ne dois -je pas être en défiance ? — Et de qui donc ? — De vous. — De moi ? — -De vousmême , madame Rodrigue ; car enfin vous n’êtes pas de bronze , et je ne suis pas de marbre. Nous sommes seuls, une nuit profonde couvre l’univers de ses voiles, l’étoile du berger brille dans le ciel, et cette chambre ressemble beaucoup à la grotte où l’aimable Énée alla chercher un asile sombre avec la belle Didon. Je m’en fie à vous, madame Rodrigue , à votre expérience , à vos longues coiffes; et je vous demande votre main comme le gage et le garant de vos pudiques intentions.
En disant ces mots , notre chevalier baise sa main et la présente à la duègne , qui , baisant aussi la sienne , la met dans celle du héros. Tous deux , se tenant ainsi , pleins d’une noble confiance l’un pour l’autre , mar-
PARTIE II, CHAP. XLI. 109 client ensemble vers le lit , où don Quichotte se remet , se couvre de ses draps jusqu au menton, tandis que madame Rodrigue, modestement assise à quelque distance , sans quitter sa bougie et ses lunettes , commence ainsi son discours :
Quoique vous me trouviez, seigneur, dans le royaume d’Aragon sous le triste habit d une duègne, je n’en suis pas moins née dans les Asturies, d’une maison dont la noblesse remonte au berceau de la monarchie. Mes païens , qui n’avaient d’autre bien que leur illustre origine , furent forcés par la pauvreté de me conduire à Madrid, ou je fus mise chez une grande dame comme demoiselle de compagnie , chargée du soin du linge : je dois •vous dire,. sans amour-propre, que personne au monde 11e peut se flatter de faire un oui le t comme moi. Ce talent 11e me valait pas des gages considérables; j'étais fort pauvre, assez malheureuse dans ma condition , et privée de mes père et mère , qui ne tardèrent pas à mourir , lorsque je m’attirai les yeux d un écuyer déjà sur l’âge, peu riche a la vérité, mais noble comme le roi, puisqu’il était aussi des Asturies.
Il m’aima ; mon sensible cœur fut touché de ses tourmens. Nos tendres amours demeu-
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rerent long -temps secrètes : mais ma maîtresse les découvrit; et, pour éviter les propos , elle prit soin de nous marier. J’accouchai bientôt apres d une fille qui vit encore, et qui pour les talens , la sagesse, la beauté , j’ose le dire , surpasse sa mère : cette fille était encore bien jeune lorsque j’eus le malheur de perdre mon époux. 11 mourut, seigneur, il mourut d’une peur que des méchans lui firent : pardonnez aux sanglots , aux larmes qui viennent toujours m’étouffer quand je parle de mon pauvre mari.
Je restai donc veuve, et chargée du soin de ma fille, dont la beauté s’annoncait déjà. Ma réputation d excellente ouvrière en linge engagea madame la duchesse , qui venait de se marier, à me prendre à son service : je vins avec elle dans ce château, où ma fille m’a suivie , et où nous vivions doucement des faibles gages qu’on nous donnait. Je ne sais comment il est arrivé que ma fille , ma fille si sage , qui jamais n’a quitté sa mère , s’est tout d’un coup trouvée grosse, sans pouvoir expliquer pourquoi. Comme on lui en voulait beaucoup dans la maison, parce qu’elle était la plus belle, la plus aimable, la mieux instruite , on a fait grand bruit de cette aventure; et madame la duchesse, qui croit tou-