‹ Don Quichotte de la Manche (volume 3)Chapitre 107 sur 114 · PARTIE I, CHAP. XL VII · texte numérisé non relu

PARTIE I, CHAP. XL VII

de la Triste Figure : ses grandes actions, ses exploits , lui ont attiré des persécuteurs ; et , comme il vous la dit lui-même , il est enchanté , monsieur.

Plus surpris encore d’entendre tenir le même langage à celui qu’on avait enfermé , et à celui qu’on avait laissé libre , le chanoine promenait ses yeux sur l’un et sur l’autre. Sancho , qui n’était point de bonne humeur, reprit alors d’un air renfrogné : Oui , enchanté ! tout comme ma mère. Ce n’est pas à moi qu’il faut en conter. Je vois ici bien des gens qui , parce qu’ils ont un masque sur le visage , s’imaginent que je ne les connais point. Ils se trompent , à commencer par vous , monsieur le curé. O11 a bien raison de dire que là ou se trouve l’envie le mérite ne peut dormir. Le diable puisse-t-il emporter tous ceux qui empêchent mon bon maître de se marier avec cette infante , et de me faire comte ou duc ! Cela m’était assuré; mais la roue de fortune tourne encore plus vite que celle d’un moulin. Aujourd’hui vous êtes prince , demain vous n’êtes que Sancho. A la bonne heure! je veux ce qu’on veut, et je n’en suis fâché que pour ma pauvre femme , qui s'attendait à me revoir vice-roi , et qui va me trouver sur mon âne. C’est égal. 11 est des gens qui , malgré leur pe-

DON QUICHOTTE., tite tonsure sur la tête , pourraient payer clans l’autre monde le bien qu’ils ôtent dans celuici. Ah! ah! Sancho , reprit le barbier, on n’aurait pas tirop mal fait de vous enchanter comme votre maître , et de vous placer dans la cage. La fumée des grandeurs semble vous avoir enivré la tête. Je ne m enivre jamais , lui répondit l’écuyer , et ma tête est tout aussi bonne que celle de certains barbiers de ma connaissance , qui vont se mêlant des affaires d autrui , pour faire les entendus. Patience ! tout paysan que je suis , je pourrai bien quelque jour faire la barbe à ces barbiers-là.

Le curé fit signe à maître Nicolas et au chanoine de s’éloigner. Alors il instruisit le voyageur de ce que c’était que don Quichotte; lui racontacommentcebon gentilhomme, d’ailleurs plein d’esprit et de qualités , avait eu la tête tournée par les livres de chevalerie , tout ce qu’il avait fait depuis cette époque , et les moyens qu’ils étaient forcés de prendre pour le ramener dans sa maison. Monsieur , répondit le chanoine , quelque étrange que soit ce genre de folie , je suis étonné que les romans dont vous parlez ne l’aient pas produit plus souvent. Je les crois fort dangereux pour les imaginations vives. Heureusement l’ennui dont ils sont affaiblit un peu ce danger : ja-*

PARTIE I, CK AP. XL VII. 209 mais je n’ai pu en finir un seul. Ils se ressemblent presque tous ce sont toujours des aventures invraisemblables , incohérentes , sans suite , sans liaison , qui n’ont pas même l’espèce de mérite qu’on est en droit d’exiger d’un ouvrage dont l’unique but est de nous divertir. Quel plaisir, quel intérêt peut faire naître l’histoire d’un jeune homme de seize ans , qui d’un coup d’épée coupe en deux un géant , qui renverse lui seul des millions d’ennemis , qui s’en va voguant sur la mer dans une tour, aborde aujourd’hui dans la Lombardie, demain dans les États du Prêtre-Jean des Indes , ou dans d’autres contrées inconnues à Ptolomée ou à Marc Paul ? O11 a beau me dire que , dans les fables données pour fables, l’imagination est maîtresse de s’égarer à son gré : cela n’est pas vrai ; car cette imagination veut me plaire ; et , pour me plaire , elle a besoin de me présenter des récits qui ressemblent à la vérité ! il faut qu’elle s’appri voise , qu elle se marie pour ainsi dire avec ma raison , qu’elle l’étonne quelquefois , mais que jamais elle ne la rebute ; et qu’elle lui offre des actions admirables , difficiles , mais non impossibles à croire.

11 est aisé , ce me semble , de profiter du vaste champ que ce genre donne à l’esprit pour

aïo DON QUICHOTTE,

placer dans ces romans des tableaux aimables et souvent utiles. Pourquoi, au lieu de tant de combats qui fatiguent sans intéresser , au lieu de ces amours froids qui choquent les mœurs et le goût , ne pas nous tracer les modèles des vertus et de l’héroïsme? J’aimerais a trouver dans ces livres un capitaine parfait en tout point , sage , valeureux , éloquent , prudent, harai tour à tour, heureux aujourd hui , malheureux demain , et toujours le meme dans les divers succès. J aimerais à voir un bon roi , uniquement occupé de la félicité de ses sujets , jufgte , clément , honoré , et trouvant dans 1 amour de son peuple les jouissances d’un père au milieu de ses enfans : je ne me plaindrais point que ces récits un peu graves fussent entremêlés des passions de quelque jeune princesse , de quelque héros aimable , pourvu que ce qu’en dirait l’auteur, en attendrissant les âmes sensibles , n’offensât jamais les oreilles chastes. Alors j’estimerais vraiment les romans de chevalerie • je leur assignerais une place après l’épopée , la tragédie , la comédie. On peut être épique en prose : et je ne serais point l’ennemi d’un genre qui, tenant presque également à la poésie et à 1 éloquence, nous procurerait un plaisir nouveau.

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