‹ Don Quichotte de la Manche (volume 3)Chapitre 108 sur 114 · CHAPITRE XLVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLVIII

Suite de ta conversation du chanoine et du curé.

11 élas ! monsieur , répondit le curé , nos romans sont bien éloignés de ressembler à ce que vous dites ; mais n est-ce pas un peu la faute du public, qui les applaudit comme ils sont? Vous parliez tout à l’heure de la comédie : n’est-ce pas ce même public qui a tout* à-faït perdu notre théâtre espagnol ? théâtre qui aurait pu nous élever au-dessus des autres nations. Rappelez-vous trois de nos pièces , Ylsabelle , la Phitis 3 Y Alexandra ; elles sont dans les règles de l’art ; elles nous annonçaient l’aurore delà saine littérature et du bon goût des anciens. Comparez-les à celles d’à. présent, où le vulgaire court avec tant de plaisir. Dans celles-ci point d’unité, point de suite, point de règles : nos auteurs ne se souviennent plus que la comédie doit être un miroir de la vie humaine , doit nous représenter les hommes tels qu’ils sont , nous peindre les mœurs, les usages , les ridicules , les vices , et corriger en amusant. Ils ne songent qu’à compliquer des intrigues entortillées , à presser, entasser sans

DON QUICHOTTE, choix événemens sur événemens , et souvent a nous présenter des situations peu décentes. Ils ne se font aucun scrupule de placer la première journée en Europe, la seconde en Asie , la troisième en Afrique ; et , si la pièce avait quatre journées , l’Amérique ne leur échapperait pas. Ces messieurs se permettent fort bien , dans une action arrivée sous le règne de Charlemagne , d’amener sur le théâtre 1 empereur Héraclius , et de lui faire prendre Jérusalem. Le parterre applaudit a la prise. Trois ou quatre pauvres spectateurs, amis de Godefroi de Bouillon , réclament en sa faveur; on ne les écoute point , et la pièce va aux nues. Les étrangers la lisent ensuite , et regardent les Espagnols comme des ignorans et des barbares. Tout le mal vient de ce que nos auteurs ont fini par regarder leur travail comme une affaire de commerce : la comédie qui leur rapporte le plus d’argent est la meilleure pour eux. Quelques-uns d’entre eux connaissent fort bien toutes les règles qu’ils violent; ils seraient en état de bien faire, la nature leur en avait donné le talent : mais ils préfèrent des succès aisés à une gloire durable , et sacrifient les suffrages de l’éternelle postérité aux applaudissemens d’un jour. Je ne puis surtout le pardonner à un des plus beaux

PARTIE I, CHAP. XL VIII. 2i3 génies de notice Espagne , dont le nom justement célèbre est honoré de l’Europe entière , et qui , par une faiblesse coupable pour uu public indigne de lui, néglige souvent d’être parfait (i).

Je conclus donc , monsieur le chanoine , qu’il faudrait d’abord ramener peu à peu notre nation au bon goût, en bannissant du théâtre , en empêchant l’impression de toute comédie et de tout roman où l’histoire , la vérité , le bon sens , seraient blessés , en répandant le plus possible les ouvrages des anciens , et présentant sans cesse aux. jeunes gens ces modèles admirables de génie et d’éloquence.

Les deux ecclésiastiques , tous deux égale ment épris de l’amour des lettres , allaient continuer à discuter, lorsque le barbier les fit apercevoir qu’ils étaient arrivés au petit vallon où il était d’avis qu’on se reposât. Le cha noine voulut s’y arrêter : il leur offrit de bonne

(i) Cervantes a voulu parler de Lopa de Véga, son contemporain. Cette critique, juste et polie, lui attira les plus violentes injures des adulateurs de Lope, et trouve encore aujourd’hui des contradicteurs en Espagne parmi ses auteurs les plus estimables.

amitié les provisions qu’il portait avec lui ; et ses domestiques , par son ordre, mirent le couvert sur l’herbe.

Sancho , voyant le curé et le barbier loin de la charrette, n’avait pas manqué de profiter de leur absence pour s’entretenir avec son maître. Monsieur, lui avait-il dit à demivoix, pour 1 acquit de ma conscience je dois vous instruire d un fait qui vous expliquera peut-être de grandes choses; c’est que ces deux fantômes que vous voyez avec des masques sont le curé de notre paroisse et maître Nicolas le barbier. Cela doit vous faire comprendre qu’il y a du micmac dans votre enchantement ; et , si vous me permettez de vous faire une petite question , j’espère vous prouver clair comme le jour que nous sommes tous deux les dupes de la malice des envieux. Parle, mon fils, répondit don Quichotte , parle avec toute liberté; méfie-toi cependant de ce qui paraît à tes yeux. Il est très possible et très vraisemblable que les enchanteurs aient pris la figure de maître Nicolas et de notre curé , afin de mieux nous tromper : ces métamorphoses ne leur coûtent guère; et tu sais bien que ce que l’on voit est toujours ce qu’il faut le moins croire. — Oh! monsieur, je ne suis qu un sot , ou il y a quelque an-

PARTIE I, CHAP. XL VIII. 2i5 guille sous roche : ma petite question va le démontrer; mais je n’ose pas vous la faire. — Ose tout dire , mon fils ; je te répondrai avec franchise. — Monsieur, depuis votre prétendu enchantement , je voudrais savoir si vous avez senti le désir de sortir de votre cage. — Sans doute, je désire fort d’en sortir. Je ne t entends pas, Sancho. — Je le vois bien; écoutez -moi. Les chevaliers les plus errans possibles , lorsqu’ils ont bu de l’eau limpide des ruisseaux, sont quelquefois obligés d’aller passer un petit moment tout seuls , debout

contre un arbre; je vous demande — Oh !

je t’entends, et je t’avoue, mon ami, qu’à l’instant même où je parle je désirerais vivement d’avoir cette liberté. — Justement, voilà le nœud !’ Ne m’avez- vous pas dit cent fois que les enchantés ne mangeaient ni ne buvaient, ni ne dormaient, ni ne faisaient rien de ce que font les autres hommes ? Or ce que vous venez de m’avouer prouve , comme un et un font deux, que vous n’êtes point enchanté.

Comme l'écuyer parlait ainsi , la charrette arriva dans le vallon, où le curé, le chanoine et le barbier s’étaient déjà mis à table. Les bœufs furent dételés. Le bon Sancho vint prier le curé de vouloir bien faire sortir son

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maître de la cage, parce qu’il était absolument nécessaire qu’il prît un moment le grand air. Le curé ne s’y refusa point ; mais il exigea que notre Héros donnât sa parole de chevalier qu’il ne chercherait point à s’échapper. Je la donne, cria don Quichotte, et je suis surpris que vous la demandiez , messieurs les magiciens , puisque vous pouvez d’un seul mot attacher mes pieds à la terre.

Aussitôt il fut délivré : on lui délia les mains. La première chose que fît don Quichotte fut d élever ses grands bras en allongeant son maigre corps. De là courant à Rossinante : Fleur des coursiers , lui dit-il en le frappant doucement sur la croupe , j’espère de la bonté du ciel qu’avant peu nous nous reverrons continuant ensemble notre noble exercice. Après ces mots prononcés d’une voix altière, il s’éloigne de quelques pas, et revient bientôt se mettre à dîner avec toute la compagnie.

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