CHAPITRE XLIX
Savante conversation entre don Quichotte et le chanoine.
No t i\ e héros, paisible et de sang-froid, parla pendant le repas sur divers sujets agréables avec autant de sens que d’esprit. Le chanoine, en lecou tant , ne pouvait se lasser de le regavder; il ne comprenait point que cet homme qui annonçait tant de lumières, de jugement , d éloquence , fût ce même fou qu’on était obligé d’enfermer dans une cage pour le ramener chez lui. Seigneur gentilhomme, dit-il, daignez me permettre, en faveur de l’estime et de l’intérêt que vous m’inspirez, de vous parler avec franchise. Comment se peut -il qu’avec tous les dons que vous avez reçus de la nature , les connaissances que l’étude vous a fait acquérir , et cet excellent esprit qui éclaté dans vos discours , vous vous laissiez egarer par les chimères que vous avez lues, au point de vous croire enchanté ? Vous savez aussi bien que moi que les histoires des Amadis , des Esplandian , de leurs compagnons, sont des recueils de mensonges donnés pour tels par leurs auteurs mêmes. Je conçois et ne
blâme point que les récits des hauts faits d'armes exaltent votre tête vive , réveillent votre valeur, vous donnent cet enthousiasme, seul capable des grandes choses : mais pourquoi ne cherchez-vous pas dans l’histoire ces exemples j ces beaux modèles dont votre âme ardente a besoin ? vous y trouveriez des héros dignes de votre admiration. Ne pensez-vous pas qu’un César, un Annibal, un Alexandre , un Cid, un Gonzalve de Cordoue , ne valent pas un peu mieux que les chimériques chevaliers errans ? Allons ! seigneur don Quichotte , revenez enfin à vous-même , faites usage de votre raison , et reprenez dans l’estime des hommes la place que vous devez y occuper. Je ne vous demande pour cela que de changer de lecture • et je vous réponds qu’avant peu vous serez le gentilhomme de la Manche le plus instruit , le plus aimable , le plus respecté pour ses mœurs, sa bravoure et sa vertu.
Don Quichotte écoutait le chanoine avec une grande attention. Lorsqu’il eut fini : Seigneur, répondit notre héros, il me semble que le but de votre discours serait de jeter quelque doute sur l’existence des chevaliers errans, ainsi que sur la vérité , l’utilité des livres de chevalerie , que vous paraissez re-
PARTIE I, CHAP. XLIX. 219 garder comme frivoles , dangereux , capables de troubler l’esprit , la raison de certains lecteurs , et de les mener jusqu’au délire de s’imaginer qu’ils sont enchantés. Oui , seigneur, reprit le chanoine , charmé de voir don Quichotte résumer ce qu’il avait dit avec tant de calme et de suite. D’après cette opinion, reprit le chevalier, j’ai de justes raisons de conclure que ce n’est pas moi , mais vous qui êtes véritablement enchanté. Sans cela, monsieur, comment concevoir qu’un homme aussi instruit que vous le paraissez osât révoquer en doute ce que l’univers entier s’accorde à nous raconter d’un Amadis, d’un Fier-à-bras, d’un Charlemagne , d’un Juan de Merlo , d’un Bélianis, d’un Fernand de Guevara, et d’une foule d’autres héros dont les actions sont rapportées avec les plus petits détails ? Les amours de Tristan et de la reine Yseult, de Geneviève et de Lancelot , dont la bonne vieille dame Quintagnone était la médiatrice , sont si connus , si avérés, que ma grand’mère me disait en voyant passer une vieille femme coiffée d’une manière antique : Mon petit-fils , regarde bien, voilà la dame Quintagnone. Ma grand mere 1 avait donc connue , ou du moins avait vu son portrait. Si votre incrédulité ne se rend point à de telles preuves, niez donc
aussi qu’il y eut un Hector, un Achille, une guerre de Troie, un Artus roi d’ Angleterre, un Pierre de Provence, une Magdelone. Cependant , lorsque vous irez au grand arsenal de Madrid , vous y verrez la cheville avec laquelle Pierre de Provence faisait mouvoir son cheval de bois. Cette cheville , un peu plus grosse qu’un fort timon de charrette, est auprès de la selle de Babiéça, ce fameux coursier du Cid : ce qui prouve, ce me semble, d’une manière incontestable , que le Cid et Pierre de Provence ont existé véritablement.,
Je vous prouverais de même, par des monumens authentiques , que Roland , Renaud son cousin , Gonzalve de Cordoue , Tristan de Léonois , Pélage, les pairs de France, ne sont point du tout des êtres imaginaires ; que leurs histoires sont certaines ; et que , pour les révoquer en doute , il faut renoncer à toute logique, comme il faut renoncer au bon goût pour ne pas se plaire à cette lecture. Quoi de plus agréable , de plus amusant que les aventures qu’on y trouve ! Ne seriez - vous pas charmé , monsieur , si , au moment que nous parlons , nous voyions paraître devant nous un immense lac rempli de couleuvres, de serpens , de toutes sortes de bêtes horribles , et que du milieu de ce lac une triste voix nous
PARTIE I, CHAP. X L ï X. 221 criât : Chevalier , dont la valeur ne redoute aucun péril , précipite - toi dans ces noires eaux, si tu veux jouir des grandes merveilles que renferment les châteaux des sept fées ? Aussitôt je me recommande à ma dame , je m’élance au milieu du lac , j’arrive dans un lieu charmant, dans une campagne riante , où, sous des berceaux de verdure , je vois couler à mes pieds des ruisseaux d’un pur cristal : j’entends chanter sur ma tête mille et mille oiseaux divers : je m’avance au milieu des fleurs et des arbrisseaux odorans , à travers les fontaines de jaspe, les pavillons de marbre , les grottes de coquillages , et mille autres monumens des arts, où, en épuisant tous les secrets du goût , en réunissant toutes les richesses, l’on est enfin parvenu à imiter, à varier, à surpasser la nature. J’arrive, en admirant, jusqu à un superbe château dont les murailles sont d’or, les créneaux de diamans, les portes de saphirs : vous jugez que je m arrête pour considérer ce château ; mais Voici douze demoiselles qui viennent m’environner et m’introduire dans le palais. Là, ces demoiselles me déshabillent, me mettent nu comme la main , jettent sur moi des essences , me couvrent ensuite d’un voile de lin parfumé, d un manteau bordé de rubis, et me
222 DON QUICHOTTE, conduisent dans une autre salle où l’on me sert un repas exquis. J’entends , pendant ce repas , une musique délicieuse, sans pouvoir deviner d’où elle vient. La table disparaît : je vois arriver une dame beaucoup plus belle que toutes celles que j’ai vues, qui vient me raconter comment elle est enchantée dans ce beau château , et me révéler des secrets qu’il ne m’est pas permis de vous dire. Aussi je m’arrête là ; et je me borne à vous confier que la fin de cette aventure me rend maître d’un grand empire, et me fournit les moyens d’exercer ma libéralité naturelle en donnant un petit État à mon fidèle écuyer.
Oui, messieurs, s’écria Sancho d’un air fier, c’est par-là que nous finirons, en dépit de tous les envieux; et une fois roi ou duc, je vis de mes rentes, j’afferme mes terres, et je ne fais plus que ce qui me plaît; et ne faisant plus que ce qui me plaît , je vis à ma fantaisie ; et , vivant à ma fantaisie, je suis content; et, étant content, je n’ai plus rien à souhaiter ; et n’ayant plus rien à souhaiter, tout est dit : jusqu’au revoir! comme se disent les aveugles. Voilà ma façon de penser,
Sancho boit un grand verre de vin en achevant ces paroles , et lance des regards terribles sur maître Nicolas et sur le curé. Mais tout à
PARTIE r, GHÀP. XLIX. *23 coup le son lugubre d’une tromperie attire l’attention de don Quichotte , qui se lèye précipitamment pour voir d’où peut venir ce triste bruit.