‹ Don Quichotte de la Manche (volume 3)Chapitre 110 sur 114 · CHAPITRE L · texte numérisé non relu

CHAPITRE L

Grande et fâcheuse aventure.

Depuis long-temps la terre altérée demandait au ciel de la pluie : les habitans de la campagne Taisaient des neuvaines et des processions pour obtenir la fin de la sécheresse. Une paroisse voisine revenait dans ce moment d’un ermitage où son curé l’avait conduite; la plupart des villageois étaient vêtus en pénitens blancs , et portaient sur un brancard la figure d’une vierge couverte d’habits de deuil. Don Quichotte , en voyant ces pénitens , cette vierge , cette grande troupe , s’imagina sur-lechamp que c’étaient des malandrins qui enlevaient une jeune princesse dont la délivrance lui était réservée. Aussitôt, et sans qu’on puisse l’arrêter, il court à Rossinante, prend son bouclier, son épée, monte sur son bon cheval, et se rapprochant de la compagnie : C’est aujourd’hui , s’écrie-t-il , que vous serez forcés

cl avouer combien les chevaliers errans sont utiles dans le monde. Vous la voyez, cette infortunée, que des médians entraînent captive! que deviendrait-elle , je vous le demande , si son bonheur ne m’eût conduit ici ? A ces mots il pique des deux, prend le galop, court aux pénitens.

Le curé , le chanoine , maître Nicolas * Sancho lui -même , eurent beau crier : Arrêtez , seigneur don Quichotte , vous attaquez une procession , vous allez contre la foi catholique; prenez-y garde, monsieur, c’est la sainte Vierge, c’est Notre-Dame! ne badinez pas, seigneur don Quichotte ; notre héros n’écoutait rien. Il arrive près de l’image, et d’une voix de tonnerre : O vous, dit-il, qui, sans doute pour de coupables motifs, cachez vos figures sous ces linges blancs, arrêtez, et prêtez l’oreille. Les quatre pénitens qui portaient l’image s’arrêtèrent tout étonnés. Un des ecclésiastiques qui chantaient les litanies s’interrompit pour répondre au chevalier: Mon frère, nous sommes las, et la chaleur nous accable ; dépêchez-vous de parler si vous avez quelque chose à nous dire, mais tâchez de finir en deux mots. Un seul suffira , reprit don Quichotte ; rendez tout à l’heure la liberté à cette jeune et belle princesse , dont les larmes , les tristes habits prou-

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