PARTIE I, CHAP. L
vent assez que vous osez lui faire une indigne violence. Sachez que je suis au monde pour empecher, pour punir ces crimes; et je ne souffrirai point que vous avanciez un seul pas avant de voir libre cette prisonnière.
Un éclat de rire général fut la seule réponse qu on fit à don Quichotte. Plus irrité par ces ris , il s’avance l’épée à la main. Un de ceux qui portaient le brancard , laissant la charge à ses trois compagnons , vint , armé de sa grande fourche , se placer devant le héros. Don Quichotte coupe en deux la fourche. Le paysan , avec le morceau resté dans ses mains , frappe le chevalier sur 1 épaule , et le coup fut si bien appliqué, que notre héros tomba de cheval. Le vainqueur allait redoubler, quand Sancho arrive hors d haleine , lui crie d’épargner son maître , en ajoutant que c’était un pauvre chevalier enchanté, qui de sa vie n’avait fait mal à personne. Le paysan s’aperçut que don Quichotte ne remuait plus ; et , croyant l’avoir tué , se mit à fuir de toutes ses forces. Le curé , le chanoine , les archers , accouraient. La procession ne douta point qu’on n’en voulût à son image; et les prêtres, les pénitens , s’arment de leurs disciplines , de leurs bâtons , de leurs chandeliers , pour repousser l’assaut qu’ils attendent. Heureusement le curé de don Qui-
chotte connaissait le curé des pénitens. Ils se parlèrent, s’expliquèrent, et les deux armées en présence firent la paix avant le combat.
Pendant ce temps le triste Sancho embrassait le corps de son maître étendu par terre sans mouvement. O fleur de la chevalerie ! s’écriait l’écuyer en pleurs ; ô Ire plus vaillant des héros , tué par un coup de fourche ! hon neur de ton pays , gloire de la Manche et du monde entier, qui n’aura plus personne pour secourir les faibles ! ô mon maître^, mon bon maître, dont la générosité m’avait promis de payer mes services avec une île voisine de la mer ! Je te regretterai toute ma vie , toi qu ; j’ai toujours vu l’ennemi des méchans , le protecteur des bons , fier avec les humbles , humble avec les fiers ; en un mot , chevalier errant.
Cette dernière parole fit revenir dori Quichotte ; il rouvrit les yeux , et d’une voix faible : O ma chère Uulcinée, dit-il, celui qui languit loin de vous doit s’attendre à tous les malheurs. Aide-moi, Sancho, aide-moi à me remettre sur le char enchanté ; la douleur que je sens à l’épaule ne me permettrait pas de remonter sur le vigoureux Rossinante. Oui, oui, monsieur , reprit Sancho , retournons à notre village ; nous laisserons passer cette mauvaise Veine, et puis nous recommencerons plus heu