‹ Don Quichotte de la Manche (volume 3)Chapitre 15 sur 114 · PARTIE ï, CHAP. III · texte numérisé non relu

PARTIE ï, CHAP. III

Pressé de commencer la yeille des armes , il alla chercher les siennes , qu’il vint porter au milieu de la cour sur une auge près du puits. Il prit seulement son écu , sa lance , et se mit à se promener en long et en large devant l’auge» La lune au plus haut de son cours brillait dans un ciel sans nuage. Les habitans de l’auberge, à qui l’hôte avait raconté les folies du chevalier , vinrent le contempler de loin. Don Quichotte , sans y prendre garde , continuait sa promenade, s’appuyait de temps en temps sur sa lance, et regardait fixement les armes, affectant toujours une contenance aussi tranquille que fière.

11 arriva qu’un des muletiers logés dans l’hôtellerie voulut donner à boire à ses mulets, et s’en vint pour débarrasser l’auge. Don Quichotte , le voyant approcher, lui cria d’une voix terrible : Qui que tu sois , présomptueux chevalier, tremble de toucher à ces armes ; elles appartiennent au plus vaillant de tous ceux qui ont ceint l épée ; ta mort expierait ton audace. Le malheureux muletier , écoutant peu le héros , prit les armes et les jeta loin de lui. Don Quichotte alors levant les yeux au ciel et s’adressant à Dulcinée : O dame de mon cœur, s’écria-t-il, n’abandonnez pas dans ce premier danger le chevalier votre esclave , et que votre

intérêt pour lui vienne redoubler sa valeur ! En disant ces mots il jette son bouclier, saisit sa lance à deux mains , et la fait tomber avec tant de force sur la tête du muletier , qu’il l’é tend par terre sans mouvement. Cela fait, il va relever ses armes , les remet froidem.ent sur l’auge , et recommence à se promener.

L’instant d'après un autre muletier , ignorant ce qui venait d’arriver à son confrère , qui restait là tout étourdi , voulut de même abreuver ses mulets , et retira les armes de dessus l’auge. Cette fois -ci don Quichotte , sans lui dire une parole et sans invoquer Dulcinée , lève sa lance et la lui casse sur la tête , qu il ouvre en trois ou quatre endroits. L’aubergiste et tous les gens de la maison accourent vers le chevalier ^ qui , se couvrant de son écu , s’écrie : O dame de beauté, soutien et force de mon âme, animez-moi d’un de vos regards dans cette terrible aventure !

Cela dit , il se sentit tant de courage , que tous les muletiers de l’univers ne l’auraient pas fait reculer d’un pas. Les camarades des blessés commencèrent à prendre des pierres qu’ils firent pleuvoir sur notre héros. Celui-ci s en garantissait de son mieux avec son bou*clier, et ne s’éloignait pas de l’auge L’aubergiste se tuait de crier que c’était un fou; qu'il

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