‹ Don Quichotte de la Manche (volume 3)Chapitre 30 sur 114 · PARTIE I, CHAP. VI · texte numérisé non relu

PARTIE I, CHAP. VI

l’Arioste. Quant à ce chaste Arioste , si je le trouve en italien , je ne puis le traiter avec trop de respect; mais s’il s’avise de parler une autre langue que la sienne , je ne lui ferai point de grâce. Malheur à tous sçs traducteurs ! Malgré leurs efforts , malgré leur génie , ils sont et seront toujours trop au-dessous de l’original. Que tenez-vous là , monsieur le barbiçr ? — Palmerin d’OIive , et Palmerin d'Angleterre. - — Donnez l’Olive à la gouvernante , et conservons l’autre avec soin ; d’abord parce que l’ouvrage est bon , ensuite parce qu’un savant roi de Portugal passe pour en être l’auteur. — Que prononcez -vous sur don Bélianis? — Un plus amplement informé , en gardant prison chez vous jusqu’à ce qu’on l’ait abrégé des deux tiers. Quant au reste de ces gros volumes, sans nous fatiguer à les voir, livrez-les à madame la gouvernante.

Celle-ci ne se le fit pas dire deux fois ; elle les prit à brasse-corps , et les jeta par la fenêtre. Un d’eux s’échappa de ses mains , et vint tomber auprès du barbier, qui le ramassa et lut : Histoire du fameux Tiran Le Blanc. Comment! s’écria le curé , Tiran Le Blanc est ici : donnez-le-moi , mon compère , c’est un trésor de gaieté. C’est là qu’on trouve le chevalier don Kyrie eleison , et les maximes commodes de la

dem iselle Plaisirs de ma vie, les jolis tours de la veuve Reposée, les amours de 1 impératrice avec son jeune écuyer. Dans ce livre , au moins , les chevaliers mangent , dorment , vivent et meurent comme les autres hommes. Je n’en aurais pas moins envoyé l’auteur aux galères pour avoir écrit sérieusement et de bonne foi ce qui me fait rire dans son ouvrage ; mais gardez-le , maître Nicolas , et lisez-le quand vous voudrez vous divertir.

J’aperçois , continua-t-il , beaucoup de petits volumes qui doivent être des poésies. Justement! voici la Diane de Montémayor. Je crois , sauf meilleur avis , que nous pouvons sauver ceux-là. Ce sont des livres d amour , de galanterie , de bergerie , qui ne sont pas d’un grand danger. Pardonnez -moi , s’écria la nièce ; je vous conseille de les brûler aussi ; car , si mon oncle revient de sa maladie de dhevalier , et qu’en lisant ces livres-là il lui prenne fantaisie de se faire berger d’aller courir les prés en jouant de la flûte ou de la musette , vous conviendrez que nous n’en serons guère mieux : et ce serait bien pis , ma foi! s’il allait se faire poète; folie qu’on dit être la plus dangereuse et la plus incurable de toutes. C’est fort bien vu , reprit le curé ; il n’y aura pas de mal doter cet écueil à notre

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