PARTIE ï, CHAP. X
d’être nombreuses , tu saurais que mes braves confrères ne se mettaient jamais à table, si ce n’est dans les banquets des rois. Le reste du temps ils vivaient de l’air ; et comme ils étaient hommes cependant, et qu’un peu de nourriture leur était nécessaire à la longue, nous pouvons croire que dans les forêts , dans les déserts qu ils parcouraient, sans y trouver sans doute de cuisinier, leurs repas étaient quelques mets rustiques , tels que ceux que tu me présentes. Suivons , suivons leur exemple , et ne cherchons pas à rien innover. — Cela étant , monsieur, désormais je fournirai le bissac sui-^ vant les règles de la chevalerie; c’est-à-dire, de fruits secs pour vous , et pour moi qui ne suis qu’un écuyer, de quelque chose de plus nourrissant. — Je ne t’ai pas dit , Sancho , que nous ne devions manger que des fruits secs , mais qu il était vraisemblable que c’était la nourriture ordinaire des chevaliers , ainsi que certaines herbes que je connais. - — Ah ! tant mieux, monsieur, je suis bien aise que vous connaissiez ces herbes-là ; car m’est avis que quelque jour nous en aurons sûrement besoin.
En s entretenant ainsi , nos deux aventuriers dînaient ensemble., Le désir de trouver un gîte avant la nuit leur fit abréger leur frugal repas; mais, malgré leur diligence, le soleil
déjà couché les força de gagner quelques cabanes de chevriers qu’ils découvrirent près de là. Sancho ne se consolait point de ne pas coucher dans un bon village : don Quichotte , îlu contraire , était charmé de passer la nuit à la belle étoile , parce qu’il lui semblait que cette manière de dormir confirmait d’autant mieux sa chevalerie.
des cabanes. Sancho , après avoir accommodé de son mieux Rossinante et son âne , s’en vint à l’odeur de certains morceaux de chevreau qui cuisaient dans une marmite. Il les regardait avec complaisance, et attendait impatiemment que les chevriers les eussent retirés du feu pour les placer sur des peaux qu ils étendirent par terre. Cette rustique table étant dressée , ces bonnes gens , au nombre de six , invitèrent amicalement leurs hôtes à s asseoir au milieu d eux. Us traitèrent notre chevalier avec une politesse plus franche que recherchée , et ne trouvèrent rien de mieux , pour lui