‹ Don Quichotte de la Manche (volume 3)Chapitre 44 sur 114 · PARTIE I, CHAP. XL · texte numérisé non relu

PARTIE I, CHAP. XL

donner un siège distingué , que de renverser une auge , sur laquelle le héros s’assit. Sancho se tenait debout , prêt à lui servir à boire dans une grande coupe de corne. Don Quichotte le voyant ainsi : Sancho , dit-il , afin que tu saches combien la chevalerie renferme d’excellentes choses , combien tous ceux qui ont quelque rapport avec elle sont près d’arriver aux honneurs, je veux que tu te places à mes côtés, que tu ne fasses qu’un avec ton maitre , que tu manges et boives avec lui. La chevalerie est comme l’amour, elle est mère de l’égalité. Monsieur, répondit Sancho , je remercie votre seigneurie; mais pourvu qu’il ne me manque rien, j’aime mieux manger debout, en tête à tête avec moi , qu’assis auprès d’un empereur ; et, s’il faut parler franchement, je préférerais encore un morceau de pain avec un ognon , dans un petit coin , libre et seul , à tous les bons dindes rôtis de ces grandes tables où il faut prendre garde à mâcher doucement, à ne pas boire à sa soif, à s’essuyer la bouche , à ne point tousser ou éternuer quand il vous en prend fantaisie. Je n aime point la gêne, monsieur; ainsi je vous prie de vouloir bien me troquer ces beaux honneurs contre d’autres choses de plus de profit. Viens toujours t’asseoir, reprit don Quichotte ; Dieu élève ceux qui s’humi-

lient. Alors le prenant par le brâs , il le plaça

près de lui.

Les chevriers , qui n’entendaient rien à ce discours , les écoutaient en silence , mangeant et regardant leurs hôtes qui soupaient de bon appétit. Après que les viandes furent achevées, on les remplaça par une moitié de fromage aussi dur que du ciment , et par des glands du pays , qui sont meilleurs que des noisettes. Pendant ce temps , la grande coupe , tantôt pleine, tantôt vide, faisait sans cesse la ronde; si bien que de deux outres de vin il n’en restait qu’une à la fin du souper. Don Quichotte , n’ayant plus faim, prit une poignée de glands; et les considérant dans sa main ouverte :

Heureux siècle , s’écria-t-il , âge fortuné que nos pères avaient nommé l’âge d’or , non que cet or , divinité de notre siècle de fer , fût plus commun que de nos jours , mais parce que les funestes mots du tien et du mien étaient ignorés ! dans ce saint temps d’innocence , tous les mortels naissaient avec un droit égal à tous les biens de la terre ; ils n’avaient besoin , pour soutenir leur vie , que de cueillir les fruits savoureux que les chênes leur prodiguaient. Les fontaines claires , les ruisseaux limpides , roulant à leurs pieds des flots de cristal , venaient leur offrir des eaux bienfaisantes. Les labo-

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