‹ Don Quichotte de la Manche (volume 3)Chapitre 45 sur 114 · PARTIE Iÿ CHAP. XI · texte numérisé non relu

PARTIE Iÿ CHAP. XI

rieuses abeilles , établissant leur république dans le creux des rochers , des arbres , leur abandonnaient libéralement le miel délicieux qu elles tiraient des fleurs. Le robuste liège se dépouillait de lui-même de son écorce légère , pour que l’homme pût en couvrir le simple asile qu’il s’était formé contre l’inclémence des airs. La paix, 1 amitié, gouvernaient le monde. L’avide et ingrat laboureur n’osait pas d’un fer acéré déchirer le sein de la terre , qui , sans attendre ses souhaits , lui présentait en abondance tout ce qui pouvait satisfaire et ses besoins et ses plaisirs. Alors les bergères naïves , sans autre habit que le simple voile dont la pudeur les couvrit toujours , allaient parcourant les campagnes, belles de leurs seuls attraits , ne connaissaient d’autres ornemens qu’une guirlande de lierre , et plus touchantes avec leurs cheveux tombant en tresses sur leurs épaules que celles que l’on voit parées de la fine pourpre de Tjr, ou des trésors qu’une oisive industrie invente et varie sans cesse. Alors 1 amour, le pur amour, n’était que l’expression sincère de ce que sentaient les âmes; la bouche n’exagérait point ce qu’un tendre cœur lui dictait. Nul ne pouvait vouloir tromper, le mensonge était inconnu. La justice, tant outragée de nos jours par la faveur ou

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l’intérêt , n’ayait pas besoin de son glaive , et sa balance était tenue par l’équité naturelle. La jeune vierge solitaire n’avait point à craindre de ravisseur ; elle ne devenait la conquête que de l’amant quelle avait choisi. Mais à présent, partout attaquée , toujours entourée des pièges du vice , l’innocence n’a plus d’asile. Le crime marche la tête levée, et règne sur cet univers. Aussi , pour opposer une digue aux affreux progrès de la corruption , bientôt on se vit obligé d’instituer la chevalerie, qui seule fournit du moins quelques défenseurs à la veuve , quelques appuis à l’orphelin. J ai 1 honneur d’en être , mes frères , et je vous prie de recevoir mes sincères remercimens delabonne réception que vous m’avez faite.

C’était une poignée de glands qui avait rappelé l’âge d’or à notre bon chevalier , et avait valu aux chevriers cette longue et belle harangue. Ils l ecoutèrent avec une espèce d’admiration. Sancho écoutait aussi, tout en mangeant des glands , et visitant 1 outre de vin qu’on avait pendue à un liège. Lorsque don Quichotte eut fini , un des chevriers lui dit : Seigneur , comme notre intention est de vous offrir ce que nous avons de mieux , nous vous prions d’entendre chanter un de nos jeunes camarades qui a fait toutes ses études ,

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