‹ Don Quichotte de la Manche (volume 3)Chapitre 69 sur 114 · PARTIE I, CHAP. XXV · texte numérisé non relu

PARTIE I, CHAP. XXV

prince de ceux qui ont existé. Dans tous les arts , dans tous les emplois , on choisit toujours pour modèle celui qui s’est le plus illustre dans cet art ou dans cet emploi : c’est donc Amadis qui doit être le nord , l’étoile , le soleil de tout ce que nous sommes de cœurs généreux combattant sous la bannière de la chevalerie et de l’amour. Une des plus belles actions d Amadis , celle qui prouva le mieux son courage et sa constance , ce fut quand il eut le malheur de déplaire à la belle Oriane , de se retirer sur la roche pauvre , où il vécut long-temps dans la pénitence sous le nom significatif du beau Ténébreux. Il m’est plus facile d imiter cette pénitence du grand Amadis que de fendre comme lui des géans , de tuer des andriagues , de mettre en fuite des armées : aussi vais-je profiter pour cela de l’heureuse occasion qui m’amène dans un désert aussi commode que celui-ci.

Je ne vous comprends pas bien , reprit Sancho ; qu est-ce donc que vous voulez faire ? — Imiter Amadis , et peut-être Roland , qui , en apprenant qu’Angélique lui avait fait infidélité avec le Maure Médor, arracha les arbres , troubla les fontaines, tua les troupeaux, mit le feu aux maisons , et devint tout-à-fait fou ; ce qui lui fit beaucoup d honneur. — Mais

vous avez dit , ce me semble , que ces deux messieurs avaient des raisons pour faire ces belles choses ; je ne vois pas que vous en ayez : soupçonnez- vous que madame Dulcinée se soit permis quelque gentillesse avec un Maure ou un chrétien? — Non; et voilà justement en quoi j’aurai bien plus de mérite. Qu’un chevalier devienne fou par un motif raisonnable , on ne peut guère lui en savoir gré : mais qu’à propos de rien , sans le moindre sujet , la tête lui tourne tout d’un coup ; tu sens , mon ami , combien c’est glorieux ex agréable pour sa dame , qui juge par-là de ce qu’il saurait faire dans une véritable occasion: d’ailleurs la seule absence de Dulcinée est un suffisant prétexte. C’en est fait, Sancho , je suis fou ; oui , mon cher enfant , je veux être fou, et je le serai jusqu’à la réponse d’une lettre que tu vas porter de ma part à madame Dulcinée. Si cette réponse est telle que mon amour la mérite , je reprendrai ma raison pour mieux sentir ma félicité; si la cruelle me dé-* daigne , je garderai mon délire pour diminuer ma douleur. Tu vois que dans tous les cas l'affaire est excellente , et que je ne peux qu’y gagner.

En parlant ainsi don Quichotte se trouvait au pied d’une haute montagne , qui , séparée

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