PARTIE I, CHAP. XXVI
siblement le retour du fidèle écuyer, lorsqu’ils entendirent près d’eux une voix qui chantait avec art et justesse , non pas une chanson rustique, niais la romance qu’on va lire :
Triste ramier de la montagne,
Quel malheur a pu te ravir Ta douce et fidèle compagne?
Tu ne l’as plus, tu veux mourir.
Que notre douleur nous rassemble :
J’ai ton cœur, he'Ias ! et ton sort ;
Approche, nous dirons ensemble :
Je suis seul, et je vis encor!
Abandonnant les verts bocages,
Dans les déserts tu viens gémir ,
Sur la pointe des rocs sauvages Tu répètes : Je veux mourir.
Dès long-temps le mal qui me presse Me fait ici chercher la mort ;
Comme toi je me plains sans cesse D’être seul et de vivre encor.
Tu fuis , ramier ; ma triste plainte Te lasse au lieu de t’attendrir;
Solitaire dans cette enceinte ,
Tu voulais te plaindre et mourir.
Demain , quand le jour viendra luire ,
Vers ces lieux reprends ton essor;
J’espère ne plus te redire :
Je suis seul, et je yis encor.
L’heure , le lieu , la beauté de la voix , augmentaient la surprise du barbier et du curé , qui , se levant aussitôt , s’avancèrent vers une colline d’où venaient ces doux accens. A peine avaient-ils fait quelques pas 7 qu’ils découvrirent sur un rocher un homme semblable a celui que Sancho leur avait dépeint en racontant l’ aventure de Cardenio. Cet homme les aperçut) et sans s’échapper, sans montrer aucune colère , il demeura dans la même place , la tête penchée sur sa poitrine , comme quelqu’un qui médite. Le curé , ne doutant point que ce ne fut ce Cardenio dont il savait déjà l’histoire , s’approcha doucement , le salua , lui fit entendre qu il était instruit de ses malheurs, et sut mêler
dans son discours, aux expressions d’un tendre
intérêt , les consolations plus grandes qu un ecclésiastique pouvait offrir. Cardenio jouissait alors de sa raison. Surpris d’entendre au milieu de ces déserts un langage aussi touchant , il répondit avec politesse : Je vois bien que le ciel n’abandonne point les misérables , puisqu’il daigne m’envoyer un ange de paix qui sait me rappeler mes devoirs sans etre insensible à mes peines. Ne me jugez pas trop sévèrement , messieurs ; ayez quelque pitié d’un pauvre insensé : je le suis , je le sais bien ; ma faible raison ne me luit que dans de courts
PARTIE I, CHAP. XXVII. 29 intervalles. J apprends alors , avec une douleur vive, que souvent j’ai fait du mal : j’en verse des larmes de repentir. Mais ce repentir est inutile : je retombe dans mon délire , j’offense de nouveau ceux que je voudrais servir. Hélas ! je n’ai qu’un moyen de me faire excuser, c’est de dire ce qui m’a réduit à cet état déplorable : je raconte mes malheurs à tous ceux qui veulent les entendre. Il faut bien que 1 011 me plaigne , et l’on me pardonne alors. Si vous venez avec cette intention , je vais vous faire ce récit,.
Nos voyageurs , qui ne demandaient pas mieux , acceptèrent son offre avec reconnaissance, et s assirent près de Cardenio^ qui recommença son histoire , presque dans les mêmes termes qu’il l’avait dite à don Quichotte, lorsqu’elle fut interrompue par notre héros , un peu trop chatouilleux sur l’honneur de la reine Madasime. 'Cette fois il 11’y eut point d’interruption ; et Cardenio raconta que Lucinde lui avait envoyé , dans le volume d Àmadis de Gaule , le billet suivant :
Lucinde a Cardenio.
« Chaque jour je découvre en vous de nou- « velles qualités qui m’imposent l’obligation « de vous aimer davantage. Comme je désire
3o DON QUICHOTTE.
« vivement de remplir cette obligation dans « toute son étendue , je vous prie d’en parler « à mon père. Il Vous estime, il me chérit :
« vous réglerez sûrement ensemble comment « je peux acquitter toutes, les dettes de mon <c cœur. »
Je montrai ce billet à 'don Fernand, ajouta Cardenio; je lui confiai que je n’osais prier mon père de demander la main de Lucinde , parce que je savais qu’il était décidé à ne point me marier avant que le duc Richard se fût expliqué sur ce qu’il voulait faire pour moi. Don Fernand me répondit qu’il se chargeait de parler à mon père , de le déterminer à cet hymen , d’aplanir toutes les difficultés. Traître , perfide, homme sans honneur! tu méditais déjà ma perte quand je t’ouvrais mon ame avec confiance! Que t’avais-je fait, cruel? je t’aimais, je t’estimais : j étais si loin de soupçonner que le jeune , l’heureux Fernand , à qui ses richesses , son rang , ses qualités personnelles rendaient si facile le choix d’une épouse parmi cent beautés qui briguaient sa main , oublierait la vertu , la pudeur , la bonne foi , pour enlever à son ami le seul bien qu il eut au monde? Mais de quoi vais-je me plaindre? la fatalité de mon sort forçait don Fernand a ce crime alTreux.