PARTIE I, CHAP. XXYIL
J’ouvris la lettre précipitamment ; elle con^ tenait ces mots
<( Don Fernand, selon sa promesse , a fait « parler à mon père , mais pour lui-même , et « non pour vous. Il a demandé ma main. Mon ,« père, ébloui par cette alliance, a donné sa « parole à Fernand. Je dois l’épouser en se- « cret, dans notre maison, devant les seuls « témoins nécessaires. Vous pouvez com « prendre ce que je souffre. J’ai pris mon « parti cependant : il vous prouvera si je sais (( aimer. »
Je demeurai tremblant à cette lecture ; mes jambes ne pouvaient me soutenir. Bientôt la fureur me rendit et mon courage et mes forces. Je montai sur une mule , et je revolai vers Lucinde; mais je n’arrivai qu’à la nuit. Je courus à la fenêtre de ma maîtresse : heureusement je l’y trouvai. Cardenio , me dit-elle , je n’ai qu’un instant; écoutez-moi bien. Me voilà déjà parée pour la noce. Le traître Fernand , mon père et les témoins , m’attendent dans la salle prochaine. Voici la dernière réponse que votre amante compte leur faire. Alors elle me fit voir un poignard, et disparut comme un éclair.
Troublé par ces derniers mots auxquels je ne pus répondre , au désespoir, hors de moi ,
j’allai droit à la porte de la maison de Lucinde : elle était ouverte , j’entrai. Personne ne m’aperçut au milieu du tumulte qui régnait dans la maison. Je parvins jusqu’à la salle où l’on attendait les nouveaux époux. Là, je me mis dans une embrasure , presque caché tout entier par deux rideaux de tapisserie. La salle était très éclairée , pleine de domestiques. Don Fernand entra le premier, suivi d’un cousin germain de Lucinde , qu’il avait choisi pour témoin. Je n’avais point d’armes , je contins ma rage. Un moment après je vis paraître Lucinde , accompagnée de sa mère et de deux de ses femmes : elle était couverte de pierreries , et portait une robe blanche mêlée de couleur de chair. Pardonnez -moi ces détails, tout était important pour moi , tout m’est présent j ma mémoire fait à la fois mon supplice et ma consolation.
Le curé de la paroisse ne tarda pas à venir. Il joignit les mains des époux , et dit à Lucinde, selon l’usage : Acceptez-vous pour mari le seigneur don Fernand que voilà? Alors j’avançai la tête, et j’attendis, sans respirer, la réponse de Lucinde. Ah! Lucinde! Lucinde! qui l’aurait pensé? Après ce quelle m’avait dit, après les sermens qu’elle m’avait faits, après la certitude où elle était que mon repos , mon
PARTIE I, CHÀP. XXVÏI. 35 bonheur, ma vie , allaient dépendre d’un mot !.. Malheureux que je suis ! et j’ose me plaindre î moi qui fus assez lâche , assez vil pour ne pas me montrer alors , pour ne pas m’écrier : Lucinde , tu ne peux disposer de toi , tu m’appartiens , nous sommes l’un à l’autre; les nœuds les plus saints nous unissent : on te commande un parjure ; tu vas prononcer l’arrêt de ma mort; conserve-moi le jour, Lucinde , en t’épargnant un horrible crime!. . . . Et je ne l’ai pas fait, et je ne m’élançai pas sur Fernand, et je ne l’étouffai pas dans mes bras !... Non , les maux que je souffre ne sont pas assez grands ; non, j’en ai mérité davantage.
Le prêtre attendait la réponse de Lucinde , qui , pâle , tremblante , la tête penchée , garda long-temps le silence. Sa mère alors se baissa vers elle , me déroba son visage : et j’entendis , je crus entendre ce oui fatal qui me donnait la mort. Je demeurai immobile de surprise, d’effroi , de douleur, doutant encore si c’était bien Lucinde dont j’avais entendu la voix. Je n’en doutai plus quand je vis Fernand mettre à son doigt 1 anneau de l’épouse. Au moment même, Lucinde évanouie tomba dans les bras de ses femmes. On l’emporta; sa mère, Fernand, la suivirent ; et moi, dont les jeux couverts d’un nuage ne distinguaient , n’apercevaient plus
rien, je sortis en poussant des cris , sans m’embarrasser d’être reconnu, sans savoir où porter mes pas , sans me sentir même cette soif de vengeance qui naguère me dévorait. J’ai toujours pensé que dès ce moment ma raison s’était altérée. Je me rappelle confusément que je courus reprendre ma mule , et que je sortis de la ville. Je marchai toute la nuit, Le seul sentiment qui m’occupait, et dont je me souviens parcequ’il m’occupe .encore , c est que Lucinde était infidèle ; c’est que Lucinde m avait trahi pour ce Fernand, cet indigne Fernand , dont le rang et les richesses avaient ébloui Lucinde. Cependant mon cœur l’excusait encore. Je me rappelais sa timidité , sa douceur, son obéissance craintive pour les auteurs de ses jours. La douce habitude de la trouver parfaite l’emportait sur mon ressentiment, ot j’aimais mieux m’en prendre à mon sort que de rien reprocher à Lucinde. En proie à ces tristes idées , je précipitais ma course. J’arrivai, sans m’arrêter, jusqu’au milieu de ces montagnes, oùma mule tomba morte. Moimême , épuisé de faim , de fatigue , de souffrances , je m’étendis au pied d’une roche , résolu de ne plus me relever. J’ignore combien de temps j’y demeurai , j’ignore tout ce qui m’arriva; je sais seulement qu’en revenant à
PARTIE I, CHÀP. XXVIL 37 moi, je me vis. entouré de pâtres, qui sûrement m’avaient secouru. Je n’avais plus faim, j’étais paisible, et j’appris avec douleur que j’avais maltraité ces bonnes gens. Ils ne m en nourrissent pas moins ; ils ont soin de mettre du pain dans les endroits où je dois passer : je me nourris de ce pain; quand j’ai mangé, je suis mieux; je cause alors avec les chevriers; ils me disent que je les maltraite encore , et je pleure de repentir d’offenser malgré moi mes bienfaiteurs.
Telle est ma misérable vie; je passe les nuits dans le creux d’un arbre , j’erre pendant tout le jour : je répète , je chante , je crie le nom de Lucinde , sans autre espoir que d’expirer en prononçant ce nom si cher. Epargnez-vous des conseils qui me seraient inutiles ; je ne puis jamais guérir, puisque jamais je ne puis( oublier Lucinde. Je ne veux pas l’oublier. J’aime mes maux , j’aime mes souffrances. Elle les prévoyait bien quand elle m’a manqué de foi; elle était bien sure que je deviendrais le plus infortuné des hommes. Elle l’a voulu; eh bien ! je le suis , je me plais à l’être , je le serai jusqu’à la mort.
Ainsi parla Cardenio. Le curé, touché jusqu au fond du cœur, allait s’efforcer de le cou-'
soler, lorsqu’une voix douce et tendre , qui se plaignait non loin d’eux , attira son attention.