‹ Don Quichotte de la Manche (volume 3)Chapitre 79 sur 114 · CHAPITRE XXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVIII

Nouvelle et surprenante aventure.

O combien nous devons aimer ce brave et galant don Quichotte , qui , malgré les revers , malgré les obstacles qu’il rencontrait à chaque pas , poursuivit toujours le noble dessein de ressusciter la chevalerie! 11 est cause que, dans le triste siècle où nous vivons , nous avons du moins encore quelques instans de plaisir en lisant son agréable histoire , en j trouvant des épisodes qui ne sont pas moins intéressans que les grandes actions du héros. Nous admirons ses hauts faits d’armes , Sancho quelquefois nous fait rire ; mais nous aimons à nous attendrir avec l’amant de Lucinde : et , pour en revenir à lui, je vous dirai, mon cher lecteur, que cette voix qu’entendit le curé s’exprimait de cette manière.

Dieu tout-puissant , m’avez-vous enfin exaucée ? puis-je espérer de trouver ici les seuls biens que mon cœur désire , la solitude et un tombeau? Ah! je ne me plaindrais plus , si 7

PARTIE I, CHAP. XXVIII. 39 dans ces tristes déserts je pouvais dérober ma vie à ces hommes cruels , pervers , dont la plus douce jouissance est de voir les larmes qu’ils font couler.

Le curé , surpris de ces accens , s’avança, suivi de ses deux compagnons , vers l’endroit d’où ils semblaient partir. Ils n’avaient pas fait vingt pas , qu’ils aperçurent sous un frêne un jeune paysan qui se lavait les pieds dans un ruisseau , et dont la tête baissée leur dérobait le visage. Ils s’approchèrent avec précaution , se cachèrent derrière une roche , et remarquèrent l’extrême blancheur des jambes de ce jeune homme. Son habillement , fort grossier , était composé d’une espèce de veste de drap gris , serrée par une ceinture , d’un pantalon , et d’un bonnet d’étoffe. Après s’être lavé les pieds , il tira de son bonnet un linge dont il les essuya. Ce mouvement fit voir aux voyageurs la beauté de son visage. Ils en demeurèrent frappés ; et Cardenio dit à voix basse : Je n’ai rien vu de plus beau sous le ciel ; cependant ce n’est point Lucinde.

Le jeune homme qui se croyait seul , ôta tout-à-fait son bonnet , secoua deux fois la tête , et son immense chevelure , descendant aussitôt sur ses épaules , le couvrit presque tout entier. Nos voyageurs ne doutèrent plus

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que ce ne fut une femme. Ils la regardèrent quelques instans démêler avec ses mains ses longs cheveux; mais, à un bruit léger qu’ils firent, elle sépara cette chevelure pour jeter sur eux un regard d’effroi. Dès qu’elle les aperçut , elle se leva précipitamment , saisit un petit paquet de hardes , et , sans songer à ses souliers , elle fuit nu-tête , nu-pieds , aven toutes les marques d’une vive frayeur. Elle tomba bientôt sur les cailloux tranchans. Déjà le curé lavait jointe. Rassurez -vous , madame , lui dit-il , nous sommes loin d’être vos ennemis. Le hasard seul nous a conduits dans ces montagnes. Vos cheveux nous ont découvert ce que vous avez sans doute un puissant intérêt à cacher ; soyez sûre que votre secret sera respecté par nous : mais pardonnez au désir que nous aurions de vous être utiles.

La jeune personne troublée regarda le curé sans répondre. Celui-ci , par d’autres discours , cherchait à dissiper sa terreur. Enfin elle se rassura , baissa vers la terre ses yeux pleins de larmes , et dit avec un soupir : Puisque mes cheveux m’ont trahie , puisque cette solitude n’a pu me cacher aux humains , je n’essaierai point de feindre ; ma bouche n’a point l’habitude du mensonge , et votre coeur me semble

PARTIE I, CHAP. XXVIII. 4i avoir l’habitude de la pitié. Oui, j’ai voulu me cacher, j’ai voulu déguiser mon sexe, je rougis de tous les soupçons que ce déguisement doit faire naître : vous m’en épargnerez quelques-uns quand je vous aurai tout dit.

Ces paroles furent prononcées avec tant de grâce et de modestie , que le curé , ses deux compagnons, se sentirent autant de respect que d’intérêt pour cette belle personne. Elle s’éloigna de quelques pas , acheva de s’habiller , rassembla sur sa tête ses longs cheveux, et, revenant avec confiance s’asseoir auprès du curé , commença ainsi son histoire ;

Il est un bourg dans l’Andalousie qui donne le titre de duc à un grand d’Espagne. Mon père habite dans ce bourg ; il est laboureur et fort riche. Cette immense richesse n’a rien fait pour mon bonheur; le seul défaut de naissance a causé toutes mes peines. Ce n’est pas que j’aie à rougir d’être la fille d’un laboureur; notre race antique et pure fut de tout temps respectée. Nous sommes de vieux chrétiens , honorés de nos frères et chéris des pauvres , dont notre fortune fut toujours le patrimoine. Mes parens étaient moins fiers de ces avantages que de m’avoir pour leur fille : j’étais leur unique enfant, leur héritière , l’espoir, l’appui de leur vieillesse, l’objet sur îe~

quel se réunissaient et leurs complaisances et leurs affections. Je méritais alors tant d’amour , j’aimais si bien les auteurs de ma vie ! j’étais sans cesse occupée de leur bonheur , de leurs plaisirs ; je n’existais que pour eux : aussi leur confiance en moi n’avait point de bornes , je réglais tout dans la maison ; les domestiques ne répondaient qu’à moi ; les ouvriers , les moissonneurs étaient payés par mes mains ; la vente des récoltes , les soins du ménage , les bienfaits , les charités à répandre , tout était en mon pouvoir ; et mes bons parens approuvaient toujours ce que leur fille avait fait. Mes heureuses journées étaient remplies; s’il me restait quelques instans , je les donnais à la broderie , à la lecture , à la musique , que j’aimais parce qu’elle adoucit l’âme et qu elle délasse l’esprit. Telle était l’innocente vie que je menais chez mes parens ; ma reconnaissance pour eux , et non pas ma vanité , vous en raconte les détails.

Tant de soins , et surtout mon goût , me retenaient toujours à la maison : je ne connaissais que nos domestiques ; je ne sortais que pour aller à la messe avec ma mère , avec les femmes qui me servaient; et j’étais si fort enveloppée dans ma mante, que je ne voyais de la terre

que l’endroit où je mettais le pied. Je n’échap-

PARTIE I, CHIP. XXVIII. 43 pai point cependant aux jeux d’un des fils de ce duc dont mon père était vassal : j’eus le malheur de plaire à ce jeune homme , qui s’appelle don Fernand.

A ce nom Cardenio tressaillit , et fit paraître une si grande altération , que le curé et le barbier craignirent un accès de fureur. Cardenio se contint; une sueur froide coula de son front ; il appuja sa tête sur sa main , et se mit h considérer plus attentivement encore celle qui continuait son récit sans s’apercevoir de son émotion.

Je ne vous redirai point tous les mojens qu employa Fernand pour m’instruire de son amour ; il suborna mes domestiques , il rechercha , combla mes parens de politesses 7 d amitiés , multiplia les sérénades sous mes fenêtres , et m’écrivit une foule de billets qu’il avait l’art de me faire parvenir. Loin d’être séduite par ces soins , je regardai don Fernand comme un ennemi dangereux qui ne voulait que m avilir , et je redoublai d’efforts pour échapper a ses poursuites. Je dois pourtant avouer a ma honte que mon secret orgueil était flatté de me voir ainsi distinguée par un homme comme Fernand : il était aimable et bien fait. Déjà coupable de l’avoir remarqué, heureusement j’étais défendue par mon amour

pour la vertu , par les conseils de mes parens. Ma fille, me disait mon père, je ne m’en remets qu’à toi seule du soin sacré de ton honneur, qui m’est plus cher que la vie; je laisse à juger à toi-même s’il est possible que tu deviennes l’épouse de don Fernand. Prends garde , prends garde , ma fille , la moindre démarche hasardée , un seul instant d’oubli , d’imprudence , peuvent te perdre à jamais : peut-être ferais-tu bien , pour te mettre à l’abri des pièges dont cet homme va t’environner , de te marier tout à l’heure. Tu peux choisir un époux à. ton gré ; il n’est personne dans ce pays qui ne fût honoré de ton choix , et je bénirais le jour où je donnerais ma fortune entière pour assurer le repos de ma fille.

Je me croyais sûre de moi; je remerciai mon père, et j’espérai que don Fernand finirait par m’oublier ; mais mon silence et ma froideur rendirent sa passion plus violente. Il fut instruit que mes parens s’occupaient de me chercher un époux; cette nouvelle enflamma davantage son caractère impétueux; il résolut dès ce moment de ne plus rien ménager.

Une nuit, seule dans ma chambre, avec la fille qui me servait , après m’être bien assurée que toutes mes portes étaient fermées, j’allais me livrer au sommeil , lorsque tout à coup

PARTIE I, CH AP, XXVÏII. 45 parait devant moi don Fernand , don Fernand lui-même. Immobile , muette d’effroi, je le regardais sans pouvoir parler. Le perfide tombe à mes genoux , et , par Ides paroles flatteuses , par des larmes qui semblaient sincères , il cherche à me faire excuser son audace. J’étais jeune, crédule, sans expérience ; je me sentis touchée de ses pleurs : mais , reprenant bientôt mes esprits , je lui répondis d’une voix ferme ;

Seigneur , vous me connaissez mal , si vous pensez que le danger où je me trouve puisse affaiblir ma résistance : je ne redoute point vos indignes transports, la mort saurait m’en délivrer. Je suis fille d’un de vos vassaux , mais je ne suis point votre esclave. Votre noblesse et votre rang n’ont aucun droit sur mon honneur : mon âme , fière , indépendante , sera toujours au-dessus de vous , surtout lorsqu’une action infâme vous avilira comme en ce moment. Épargnez-vous donc ces promesses , ces pleurs , ces sermens inutiles ; mon cœur n appartiendra jamais qu’à l’époux que j aurai choisi.... Ce nom d’époux, reprit-il alors , est 1 unique bien où j’aspire ; je ne suis venu dans ces lieux que pour vous presser d’accepter ma main. Oui , je jure devant le dieu du ciel , devant l’image de sa mère que je

vois ici , je vous engage ma foi de n’avoir jamais d’autre épouse que ma chère Dorothée.

A ce nom de Dorothée, Cardenio fit encore un mouvement; et n’étant plus maître de son transport : Madame , dit-il d’une voix émue , vous vous appelez Dorothée ? J’ai entendu parler d’une Dorothée qui doit être bien malheureuse. Continuez, je vous prie, je pourrai vous dire à mon tour des choses qui vous étonneront. Dorothée , fixant ses jeux sur Cardenio, considéra quelques instans ses habits déchirés , ses cheveux en désordre , et parut inquiète de ses paroles; mais elle reprit son récit :

Surprise et touchée du serment solennel que me faisait don Fernand , je lui représentai les obstacles qui s’opposaient à son dessein , les chagrins qu’il se préparait, la colère du duc son père ; je le suppliai de ne point se laisser aveugler par une passion , par un peu de beauté , qui 11e l’excuseraient jamais à ÏÏ’autres jeux que les siens. Je finis par le conjurer , par le sentiment même qu’il me témoignait, de me laisser en paix couler ma vie dans l’état pour lequel j’étais née , dans le bonheur obscur qui me convenait , et dont on ne jouit qu’avec ses égaux.

Mes raisons , mes prières , furent inutiles ; il combattit les unes, repoussa les autres, renou-

PARTIE I, CHAP. XXVIII. 47 vêla ses sermens. Mon lâche cœur était séduit; ce cœur me disait en secret que je n’étais pas la première que l’amour eût élevée au faîte de la grandeur; que don Fernand n’était pas le seul qu’on eût vu faire un mariage inégal ; qu’il était peut-être dangereux pour moi de réduire au désespoir un jeune homme emporté , violent , qui sortant de ma chambre au milieu de la nuit , pouvait me perdre de réputation , et me laisserait l’éternel repentir de n’avoir pas profité de son dernier moment de vertu. Les promesses, les instances, les larmes de don Fernand, peut-être même sa grâce, et 1 amour extrême qu’il me témoignait , donnèrent du poids à ces coupables réflexions. J appelai la fille qui me servait ; je voulais qu elle fût témoin de la foi d’époux que me donnait Fernand. Le traître me la confirma, pria le ciel de l’accabler de toutes ses malédiotions si jamais il pouvait l'oublier, invoqua les noms les plus saints , les plus révérés de la religion , et finit par me persuader de la sincérité de ses promesses.

Don Fernand sortit avant le jour, aidé par cette même fille qui l’avait introduit dans ma chambre. Il me laissa une riche bague, comme le gage de sa foi, comme l’anneau de son épouse , et me fit consentir à ce qu’il revînt

me voir en secret jusqu’au moment où il serait libre de déclarer notre mariage. La nuit suivante il revint : ce fut ia dernière fois. J’eus beau le chercher avec soin aux promenades , à l'église ; un mois tout entier s’écoula sans que j’entendisse parler de Fernand. Jugez de mes craintes , de mes remords , de mes efforts douloureux pour déguiser à mon père le chagrin qui me consumait. Ma santé s’altéra; j’allais succomber lorsqu’une nouvelle imprévue vint mettre le comble à mon infortune.

Il se répandit que Fernand s’était marié, depuis quelques jours, dans une ville peu éloignée , avec une jeune demoiselle aussi noble , aussi riche que belle , et qui s’appelait Lucinde.

A cet endroit Cardenio fronça les sourcils , se mordit les lèvres, et, couvrant son visage de ses mains , se mit à pleurer sans dire un seul mot.

On ajoutait , continua Dorothée , que des événemens extraordinaires avaient troublé cet hymen. Ce bruit , qui devait me donner la mort , m’anima d’une ardente colère. Je ne respirai plus que la vengeance ; je pris l’habit d’un de nos bergers , et , munie de beaucoup d’argent , portant avec moi mes vêtemens de femme , je partis seule ; dans la nuit , et j’allai

partie ï, chap. XXVIII. 49 droit à la ville où Fernand s était marié. Je ne voulais que le voir, lui reprocher son crime, et mourir devant lui. J’arrivai le surlendemain. Mon premier soin fut de m informer de la maison de Lucinde. On m’instruisit aussitôt de tout ce qui venait de se passer. Il était public dans la ville qu’à l’instant même du mariage Lucinde n’avait pas voulu prononcer le oui fatal , que sa mère l’avait dit pour elle , et que Lucinde évanouie

O ciel, o ciel! s écrie alors Cardenio en se relevant avec transport, répétez, répétez ces paroles : c’était la mère de Lucinde...? Qui prononça le oui pour sa fille , reprit Dorothée smpiise; Lucinde étaittombéesans sentiment. En la rappelant à la vie , don Fernand trouva ans son sein un écrit signé, par lequel elle déclarait quelle était l'épouse de Cardenio , jeune cavalier de cette même ville, et qu elle’ piéférait la mort au parjure qu’on exigeait delle. Un poignard était avec cet écrit. Le vio ent Fernand l’eut à peine vu, qu’il se saisit du poignard et voulut percer le cœur de Lucinde. On arrêta ce furieux, qui sur-le-champ sortit de la ville. Le lendemain Lucinde disparut Ses païens au désespoir la faisaient chercher partout , et versaient des larmes ameres sur la violence qu’ils se reprochaient, a. 5

Ôo DON QUICHOTTE.

Ces nouvelles me rendirent un peu d’espoir. Don Fernand était encore libre , il pouvait revenir à moi. J’ignorais dans quels lieux, il était allé , mais j’étais décidée à courir sur ses traces , lorsque j’entendis un crieur public annoncer une récompense pour celui qui me découvrirait , et me ramènerait chez mes parens. Mon âge , ma figure , mon déguisement , tout était dépeint dans l’annonce. Un mortel effroi s’empara de mon cœur. Comment reparaître devant mon père? comment soutenir ses justes reproches ? Hélas ! il m’aurait pardonné , mais je serais morte à ses pieds de honte et de repentir. Sans savoir où je portais mes pas, je sortis de la ville à l’heure même , je gagnai ces tristes déserts, ne voulant, n’espérant plus rien que de me cacher à tous les yeux. Depuis plusieurs mois que je suis ici , j’ai servi comme berger un paysan de ces montagnes. 11 a découvert mon sexe , et je me suis vue l’objet de ses infâmes désirs. J’ai fui; je suis arrivée jusque dans cette solitude , où , sans secours , sans nourriture, j’espérais ne pas attendre long-temps cette mort que je demande , que je cherche , qui seule peut finir mes peines , et ensevelir avec moi la mémoire de mes malheurs , de ma faute , et de mes remords.

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