CHAPITRE XXX
Sancho , selon sa promesse, alla trouver la duchesse , qni le fit asseoir près d'elle, quoique ie modeste écuyer refusât d'abord cet honneur. Forcé d'obéir à la fin, il fut aussitôt entouré par les duègnes et les demoiselles de la suite de la duchesse; et celle-ci commença la conversation. ■ Mon cher gouverneur, lui dit-elle , a présent que nous sommes en liberté , je voudrais que votre seigneurie m'expliquât deux ou tnli choses qui m'ont embarrassée en lisant l'histoire du grand don Quichotte : par exemple , il est bien certain que vous n'avez jamais vu madame Dulcinée ; que vons ne lui portâtes point la lettre de votre maître : comment avez-vous osé lui dire que vous l'aviez trouvée criblant du blé; qu'elle vous avait fait telle réponte ? Je ne reconnais point dans ce mensonge la fidélité d'un bouécufer, et je suis fâchée d'avoir un petit reprodie à faire à quelqu'un que j'estime et que j'aime autant que vous.
A ces paroles Sancho se lève, et mettant ledoigi sur la bouche, ,
J.oogk
SSi DON QDICBOTTB.
le corps à demi coerbé , marcbaDt sur la pointe des pieds , il Ta regarder doucement sons les tables, derrière les meubles, H'assore que la porte est fermée, revient à pas de loup prendre sa place, et d'un air myslêneui : 'Je voulais être sûr, dit-il, que persMine ne nous écoute, avant de tous révéler des secrets fart importauls. Le premier de ces seerets va sûrement beaucoup TOUS surprendre ; je n'ai rien de caché pour tous, madapoe la duchesse , et je vous conSe que depuis longtemps je regarde monseigneur dos Quichotte comme un peu fou. Ce n'est pas qu'il ne dise parfois des choses pleines de sagesse , qui le font admirer de tous ceui qui les entendent ; mais cela n'empéclia point que j« n'aie de bonnes raisons de penser qu'il eitravague souvent. D'après cette opinion , je me permets lorsque je suis dans l'emharras de m'en tirer en lui faisant croire tout ce qui me vient dans la tête; c'est ainsi que je liû rapportai la réponse de madame Dulcinée, et c'est ainsi qu'il n'y a pas huit jours j'ai cachante de ma façon cette très-illustre dame. ' La duchesse voulut savoir l'histoire de l'enchantement ; notre écuyer la raconta dans tous ses détails, et dam des termes qui divertirent fort la compagnie.
1 Cest fort bien , reprit la duchesse ; mais, d'après les aveux qne rons me faites, il me vient on assez grand scrupule. Je pense à vous , et je me dis : Puisque don Quichotte est fou, puisque Saneho, son écuyer, le coanalt ponrtel, et que malgré cette connaisBanee il ne laisse pas de le suivre et de s'associer à ses folies, it s'ensuit qae mon ami Saneho doit âtre un peu fou luimême. D'après ce raisonnement, ma conscience me reproche d'employer mon crédit auprès de mon époux pour obteoir une tie il Sancito, c'est-à-dire pour donner des hommes à gouverner à un bomme qui n'est pas en état de se gouverner )ui-m&ne- — Vraiment ! répondit l'écuyer , votre manière de raisonner et votre scrupule sont fort justes. Je suis le premier à convenir que si j'avais deux grains de bon sens j'aurais depuis longtemps qoitlé mon m^tre ; mais, madame la duchesse, écoutes bkn ce petit mot, qui vaut pent-étre beaucoup de raison : J'aime monseigneur don Quichotte, nous sommesdumAme village, il m'a uonrri, m'a donné des iaons ; il a un bon coeur , moi aussi ; nous ne
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nous séparerons qu'à ta mort. Qoant à ce gouvernement promis, si ïous y myes de l'iDoonvénient , je m'en passeni fort bien. PeiU-élre même sera-ce un bonheur pour moi de ne pas l'avoir. Kotre curé raconte une faUe que je n'ai jamais oubliée ; c'est celle de la iburmi, qui vonlut avoir des ailes, et qui s'en repentît bientitt. Saneho écvyer ira plus aisément en paradis qne mongioir Saneho gouTemear. Vous connaissez le proverbe : Le pain est tout aussi bon id qu'eu France ; la nuit tous les chats sont gris ; les riclies ne dinent pas deux fois ; les petits oiseaux des diampsont le bon Diey pour mettre d'Iidtel; quatre aunes de gros drap tiennent aussi chaud ^oe qoatre année de fines étoffes ; au bout du compte ilfaut s'en alla', et le prince ne fait pas ce voyage plus commodément que le journalier; le pape et le sacristain d!un village n'occupent pas dans la terre plus de piace l'un que l'autre : debout ils étaient différents, eoachés c'est la mtme mesure. Ainsi, madame laduebesee, ne vous gênez point, je vous prie ; gardez votre île , si le coîur vous le dit ; pourvu que vous me donniez votre amitié je serai plus content.
■ — Non, non , bon Saneho, reprit la duchesse, vous devez savoir que la parole des chevaliers est sacrée : or, monsieur le due est chevalier, quoiqu'il ne loit pas errant ; il vous a promis une Ile, et vous l'aurez en dépit de tons les envieui. Avant peu vous serez installé dans votre dignité de gonvuneur, revêtu d'or et de soie, maître absolu dans votre tie. Je vous recommande seulement de traita avec bonté vos vassaux, qui stHit tous des gens de bien. — Qu'ils soient tranquilles, madame la duchesse, et vous pouvez l'être sur ma parole. J'ai été pauvre ; c'est une grande avance pour avoir compassioa des pauvres. Ou plaint le mal quand on l'a sHiti : de ce câté point d'inquiétude. Pour ce qui est de ne point se laisser tromper par les fripons qui vimnent toujours enjôler les grands et leur faire faire des sottises , je vous réponds qu'avec moi ces beaux messieurs p^ront leur tempe. Je suis un vieux limier, voyez-vous; il n'est pas aisé de me faire prMHlre le change. On ne me persuade pas que des vessies sont des lanternes, et je sais toujours où mou soulier me blesse. Soyez donc sûre que les bons trouveront en moi leur ami ; que je les écoutenû , les recevrai , les servirai a tous les
»i4 OOEI QDICBOm.
instants du jour. Pout les méchants point d'oreille. Voilà tout mon secret : cela sufQt-it? — Sans doute , et je n'ai plus la moindre inquiétude sur votre gouvernement; mais je vous avoue qu'il m'en reste un peu sur ce que vous m'avez dit de madame Dulcinée. Vous êtes persuadé que son enchantement n'est pas véritable, que c'est vous qui l'imaginâtes et qui le fîtes croire à votre maître. Savez-vous bien , mon clier ami , que vous pourriez être dans l'erreur, et que la paysanne montée sur l'âne était DulciDéeelle-méme? Je vous étonne; mais j'ai de bonnes raisons pour vous parler ainsi. Dès longtemps nous sommes liés avec certains enchanteurs, qui nous veulent du bieu et nous avertissent de ce qui se passe dans le monde. C'est par eux que je suis instruite que tout ce que vous avez dit à votre matcre , eu croyant mentir, se trouvait vrai de pointenpoint; que lorsque vous pensiez le tromper, c'était vous-même que vous trompiez , et que la malheureuse Dulcinée est en effet devenue une laide paysanne. Il y a plus, c'est qu'il est très-vraisemblable qu'à î'instmtoùvousy penserez le moins vous la verrez paraître ici. >
Notre écuyer , stupéfait , écoutait la duchesse attentivement. « Mafoi, madame, dit41,JBSuis tentéde vous croire, eumerappelaut ce qu'a vu mon maître dans la caverne de Moatésinos. Tout se rapporte avec vos paroles, et me donne beaucoup à penser. Au fait, dans toute cette histoire je n'eus point de mauvaise intention. Je visuue paysanne, je la crus telle, et voilà tout. Si c'est madame Dulcinée, ce n'est pas à moi qu'il faut s'en prendre ; il serait très-injuste que cela m'atUrât quelque affaire avec les ennemis démon maître, et qu'on allât répétant t Sancho a dit ceci, Sancho a dit cela. Je n'aime point les caquets : et madame Duldnée n'a qu'à s'arranger comme elle voudra ; je déclare que je n'y suis pour rien. Il est pourtant bien extraordinaire que ce que je croyais avoir pris sous mon bonnet pour satisfaire la curioûté de monseigneur don Quichotte se trouve ensuite une chose vraie. J'ai donc deviné ce qu'il en était, et je l'ai dit sans le savoir? — N'en doutez pas, Sancho ; je suis votre amie , et je ne voudrais pas vous tromper. Mais racontez -moi, je vous prie , c« que votre maître a vu dans la caverne de Montésinos. >
Noire écuyer fit alors, à sa manière, ie détail circonstancié du
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voyage souterrain de doa Quichotte. Son récit amusa beaucoup In duchesse, qui lui conOrma de nouveau la prome&sedu gouverne* ment , et t'envoya se reposer. Sancho, plein de joie, lui baisa la main , et la supplia de lui accorder nne grâce , qui lui tenait infiniment au cŒur. ■ Parlez, lui dit laducbesse.voussvez tout pouvoir sur moi. — Ah, madame! c'est que je crains de fâcher votre grandeur; mats je ne puis m'empécber de lui recommander mon Sue; j'ai peur qu'on ne le uéglige dans eettegrande maison, et je vous prie dedireun petit mot pour que l'on prenne soin de lui. —Je m'en cha^^, soyez tranquille ; j'irai moi-même veiller à ce qu'il ne manque de rien. — Son, je vous en prie, ce serait trop; ni lui ni moi ne méritons une visite de votre part ; mais un petit mot eu passant , voilà tout ce que nous voulons. — J'en dirai plus d'un, je vous le promets ; et je vous conseille lorsque vous irez prendre possesdon de votre tle d'y mener votre Sue avec voua. — Oh! que je n'y manquerai pas; et ce ne sera pas le premierânequcrouauravnétablirdausunbongouvmiement. > Cela dit, Sancho s'en alla dormir; et la duchesse rejoignit son époux , pour préparer à don Quichotte une belle et grande aventure, parfaitement dans le goût de l'ancienne chevalerie.
CHAPrntE XXXI.
i, de plus en plus occupée de se divertir de set fautes, s'applaudit fort d'avoir persuadé à notre i>Dn écnyer que l'enchantement de Dulcinée était véritable, quoique imaginé par lui-même. D'après cette idée et le récit des merveilles de la caverne de Hontésinos, elle disposa la grande aventure qu'elle réservait à don Qtiicbotte. Quand tout fut prêt , l'aimable du- Ëfaesse indiqua pour le lendemain une partie de chasse avec des dievBUX, des piqueurs nombreux, et l'appareil le plus magnifique. On porta de sa part à notre héros un superbe habit de chasseur, que le chevalier refusa, d'après le vœu qu'il avait fait de ne jamais quitter sesurmes. Sancho ne refusa point celui qu'on vint loi offrir, qui était d'un beau drap vert : il le r^arda,