PARTIE II, CHAP. XLI. 43Jt
fiance l'un pour l'autre, marchent ensemble vers le lit, où don Quicbotte M remet , ae eouvre de les draps jusqa'an menton , tandis que madame Rodrigue, modestement assise à quelque distance, sans quitter sa bougie et ses lunettes, commence ainsi son discours :
• Quoique TOUS me trouviez, seigneur, dans le royaume d'Aragon soua le triste habit d'une duègne, je n'en suis pa* moins née dans les Asturies , d'une maison dont la noblesse remonte au l)erceau de la inanaTchi& Mes parents, qui n'avaient d'autre bien que leur illustre origine , furent forcés par la pauvreté de tue conduire à Madrid , où je fus mise chez une grande dame «omme demoiselle de compagnie, chargée du soin du linge ; je dois vous dire, sans amour-propre , que personne au monde ne peut se flatter de faire un ourlet comme moi. Ce talent ue me valait pas des gages considérables ; j'étais fort pauvre , assez malbeureuse dans ma condition, «t privée de mes père et mère , qui ne tardèrent pas à mourir , lorsque je m'attirai les yeux d'un ëcuyer déjà sur l'âge, peu riche à la vérité, mais noble comme le roi, puisqu'il était aussi des Asturies.
K U m'aima; monsensible cœur fut touché de ses lourmenls. I4os tendres amours demeurèrent longtemps aecrètes : mais ma tnaltre«se les découvrit; et, ponr éviter les propos, elle prit soin de nous marier. J'accouchai bientôt après d'une Bile, qui. vit encore , et qui pour les talents, la sagesse , la beauté, j'ose le dire, surpasse ia mère : celte filleétait encore bien jeune lorsque J'eus le malheur de perdre atOa époux. Il mourut, seigneur, il mourut d'une peur que des méchants lui firent: pardonnez aux sanglots, aux larmes qui viennent toujours m'étouffer quand Je parle de luoii pauvre mari.
> Je restai donc veuve , et chargée du soin de ina fille, dont la beauté s'annonçait déjà. Ma réputation d'eicelleute ouvrier* en linge'engagea madame la duchesse , qui venait de se marier, à me prendre à son service : je vin» avec elle dans ce château , où ma fille m'a suivie , et iiii nous vivions doucement des faibles gages qu'on nous donnait. Je ne sais comment il est arrivé qus ma tille , ma fille si sage, qui jamais n'a quitté sa mère , s'est tout d'iui ^up trouvée grosse, sans pouvoir expliquer pourquoi.
416 DON 1}triCH0TTE.
Comme on lui ea voulait beaucoup dans la maison, parce qu'elle était la plus belle, la plus aimable, la mieux insiniile, on a fait grand bruit de' celte Bventare ; et madame la duchesss , qui croit toujours le dernier qui lui parle , a banni ma Slle de s» présence. Elle estpartie, seigneur; elle s'est retirée à Madrid, où elle est sans argent , sans place, vivant à peine du travail de ses mains. En vous entendant parler de tant de reines , de tant de princeEses que vous connaissez on vous devez connaître , j'ai imaginé qu'nn chevalier aussi obligeant, aussi bon que vous, pou~ «ait aisément obtenir pour ma fille une place de dame d'tionnenr auprès de quelque impératrice. C'est là l'objet de ma visite; c'est ee que j'espère de votre bonté.
•I — Madame Rodrigue, reprit don Quichotte, Je m'intéresserai volontiers pour votre fille infortunée si, comme je suis tenté de le croire , c'est la calomnie qui lui a fait perdre les bonnes gr9ce$ de madame la duchesse; mais vous sentez vous-même...
— Ah, seigneur! vous pouvez être certain qu'on n'a cherché dans cette maison qu'à jouer de mauvais tours à cette malheureuse enfant. Toutes les femmes de madame en étaient jalouses; madame l'était peut-^tre elle-même; car enfin les charmes de ma fille étaient a elle : toutes n'en peuvent pas dire autant. — Qu'entendeZ'Vous par ces paroles, madame Rodrigue ? — Pentends , monsieur le chevalier, que tout ce qui reluit à vos yeux n'est pas or ; que , par exemple , cette Altizidore , si glorieuse de sa beauté , se peint tous les jours les sourcils , et se couvre le visage de blaoc. Madame la duchesse elle-même... Mais jeme tais; car dans nos maisons les murailles ont des oreilles. — Comment, madame Rodrigue '. qu'osez-vous dire de madame la duchesse?
— Mon Dieu , je ne dis rien du tout ; madame a un teint de roses et de lis, la plus belle taille du monde, des yeux qui disent tout ce qu'ils veulent ; mais il ne faut pas croire que ces beaux cheveux blonds que vous voyez tomber en boucles sur ses épaules appartiennent tous à la tête de madame la duchesse ; elle en a fait venir au moins la moitié de chez un perruquier de Madrid ; ses dents si blanches et si bien rangées ne sont pas non plus... >
A ce mot la porte de la chambre s'ouvre avec fracas : ma '
dameBodrigne, effrayée, laisse tomber sa bougie. Les ténèbrM et le sileoee règuent dans tout l'appartement ; mais tout à coup Is pauvre daègne est saisie par plusieurs mains, qui lui font baisser le visage jusque sur le lit du héros, et se mettent i) la fouetter. Don Quicliotte entendait les coups et les soupirs de madame Rodrigue, saus pouvoir deviner ce qui se passait; ne doutant point cependant que ce neNtmcore des fantômes, ii ne voulut point s'en mêler, et se tint immobile dans son lit. Après un demi-quart d'heure de correction les fantômes se retirèrent en observant le même silence. Madame Rodrigue se releva, se rajusta de son mieux, chercha parterre, ramassa ses lunettes, et s'en alla sans rien dire.