CHAPITRE XUI
Nous avons laissé notre gouverneur déjà fotigné dn gouvernement , et rebuté surtout par le jeâne austère qu'on lui faisait observer. L'intendant, pour lui rendre un peu de courage, vint lai dire qu'il avait lui-même pris le soin de préparer un boa souper, dont sa seigneurie pouvait manger sans aucune crainte. Sancho embrassa l'intendant , déclara qu'il serait toujours le m«'lleur de ses amis, le nomma son premier ministre; et, se mettant de bonne heure à table , reprit bientôt toute sa belle humeur. ■ Je ne demande pas mieux , disait-il en faisant disparaître les plats que l'on apportait devant lui d'une autre manière que le docteur Recio, je ne demande pas mieux que de travailler, pourvu que l'on ait soin de moi et de mon âne ; je gouvernerai cette lie en conscience , je me lèverai matin , je ferai tout ce qu'il faudra pour que l'on soit heureux et content; mais il est juste que je le sois aussi. Je permets très-fort que l'on examioe, que l'on contrôle mes actians;je serai charmé qu'on ait les yeux ouverts . , sur moi. L'homme qu'on regarde en vaut mieux ; le diable n'ose se montrer de jour ; et si rabeille vivait leuld elle ne ferait pas tant de miel. "
L'inieDdant, qui ne le quittait pas, et qui souvent était étonné
desaneBprit,rasBi]raqiieEesaouTeauxiujets étaient déjà pénétrés pour sa personne et de respect et d'amour: il lui proposa, quand il eut soupe , de renir faire la ronde daus les différents quartiers de son Ile. «Je le veux bien, répondit Sancbo: jevous avertis d'abord que mou intention est de cliasser d'ici les vagabonds , les fainéants, tous ceux qui ne veulent ou ne saveot pas gagner le pain qu'ils mangent, et qui s'introduisent dans un Ëtat policé «omme les frelons daos les rucbes. Point d'oisifs dans mes Ëtats, c'est le moyen qu'il n'y ait point de vices ; le proverbe le dit , et les proverbes ont toujours raison. Je protégerai les laboureurs, quand ils ne ressembleront pas à celui de Miguel Turra ; je ferai respecter la religion, j'honorerai les bonnes mœurs, et je serai sans pitié pour les fripons. C'jest'il bien parler, mes amis ? Dites en toute liberté ; j'aurai de la reconnaissance pour ceux qui me reprendront .
« — Nous ne pouvons que vous admirer, lui répondit l'intendant ; et cette admiration sera partagée par les personnes qui vous ont envoyé dans cette Ile, sans connaître peut-être elles-m&nes le prix du présent qu'elles nous ont fait. Mais onze beures viennent de sonner : il est temps que votre seigneurie commencela ronde. »
Sancho sortit aussitôt , sa baguette de juge a la main , suivi de son secrétaire, de l'intendant , de l'tiistoriographe, qui tenait registre de ses actions, et d'une troupe d'archers, A peu de distance du palais il entendit un bruit d'épéesdans une petite rue; lagarde y courut par son ordre , et ramena deux hommes qu'on avait surpris se battant. > Pourquoi vous batteï-vous ? leur dit Sancbo , d'une voix sévère : n'avez-vous pas un gouverneur qui saura vous rendre justice ? — Seigneur, répondit un des deui hommes, votre excellence approuvera sans doute ma délicatesse sur le point d'honneur. Ce gentilhomme avec qui j'ai querelle sort d'une maison de jeu, où il vient de gagner plus de mille réaux. Dieu et moi nous savons comment ; J'étais témoin ; j'ai jugé en sa fa- , veuc tous les coups au moins douteux. Lorsqu'il a été dans la rue je suis venu loyalement lui demander une marque de sa juste reconnaissance ; ce fripon n'a pas eu honte de me présenter ' quatre réaux. 11 me connaît cependant ; il sait que je suis un homme d'honneur, qui n'ai pas d'autre métier qne dSipasser ma
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vie dans les maisons de jeu à décider les coups dîfâciles. Indigné d'an procédé si offensant, j'ai mis t'épée à la maîn pour lui donner une leçon de politesse et de probité.
n — Qu'avez-vous à répondre 7 demanda le gouverneur à celui dont 011 parlait.— Biendu tout, reprit cetui-d ; tout cequ'a dit cet homme est exact, excepté que ce que j'ai gagné m'appartient légitimement, et que la preure certains que je n'avais nul besoin de ses décisions c'est que je n'ai vontu et ne reux lui donner que 4]uatreréaux. — Voasluiendonnerezcenttoutàriieure, interrompit Sancho; mais il n'en proûtera guère, car je les confisque pour les pauvres ; ensuite vous payerez une amende de deux cents autres réaux , qui seront pour les prisonniers ; après quoi , vous et cet iiomme d'honneur, qui n'a d'autre métier que de décider les coups de jeu , vous serez conduits par quatre archers hors de mon Ile; et si vous avez l'audace d'y remettre les pieds je tous ferai jouer ensemble une partie de triomphe à une potence de huit pieds de haut. Vons entendez ? Tout est dit ; qu'on exécute ma sentence. ■
Les trois cents réaui furent payés sur-le-champ ; l'intendant se chargea de leur distribution , et quatre archers conduisirent les deux joueurs hors de la ville. A l'instant même une autre patrouille amenait un jeune garçon, qui s'était enfui dès qu'il avait vu paraître la garde , et lui avait donné beaucoup de peine avant de se laisser attraper, n Pourquoi vous enfuir ? demanda Sancho. — Pour n'être pas pris, répond le jeuçe homme. — Je le crois ; mais oii alliez-vous h l'heure qu'il est? — Toujours devant mol , monseigneur- — Toujours devant vous; c'est fort bien répondre. Vous aviez un but, un dessein; quel était-il? s'il vousplalt. — De prendre l'air, — Ah î de prendre l'air; je comprends. Mais où vouliez-vous prendre l'air? — Là où il souffle. — C'est juste, ■ Vous me paraissez gai , mon ami : j'aime beaucoup les gens de cette humeur, et je me fais toujours un plaisir de leur donner un logement, pou( peu que je m'aperçoive qu'ils n'en ont pas. Imaginez donc que c'est moi qui suis l'air, et que je souffle d'un c6lé qui vous mène droit en prison. Allez-y passer la nuit ; nous verrons demain si le venta changé. »
Après plusieurs autres rencontres, où le gouverneur fit briller
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autant d'esprit que de gens , il arriva près d'un corps-de-garde placé à l'entrée d'un pont. Les soldats se mirent sous les armes , et quatre ofûcisrs de justice Tinrent au-devant de Ssncho , conduisant un bonime avec eui. « Seigneur gouverneur, dit un des ofBcîers , vous arrivez fort à propos pour nous tirer d'un grand embarras ; il ne faut pas moios que toute votre sagacité pour le cas difficile qui se présente. — Parlez, répondit Sancho, ma sagacité fera de son mieux. — Monseigneur , voici le fait; nous supplions votre excellence de nous donner un peu d'attention. Par une ancienne loi de cette tle, tout homme qui vient après la retraite sonnée pour passer ce pont est obligé de uous déclarer, sous la foi du sermeiit , où il va. S'il dit la vérité nous le laissons passer sans obstacle; s'il fait le moindre mensonge il est pendu sur-le-champ à une potence dressée à l'autre bout de ce pont. Cette loi est connue de tous les liabitants de votre lie. Tout à l'hËure l'homme que voici s'est présenté pour passer : nous l'avons interrogé suivant l'usage ; il a levé la main et nous a répondu qu'il allait se faire pendre à cette potence. Si nous, le pendons, eneffet, iladit vrai, el ne mérite pas la mort; si nous le laissons passer il a menti, et la loi veut qu'il soit pendu. Nous ne savons ee que nous devons faire, et nous avons recours aux lumières supérieures que tout le monde vous connaît.
• — Diable! répondit Sancho en se grattant la tête, ceci ne me paraît pas aisé. Répétez-moi, je ïousprie, ce que vous venezdedire.- L'officier de justice recoramen^ presque dans les mêmes termes. Sancho garda quelque temps le silence, ferma les yeux, se frotta les mains. « Voila, reprit-il , un sot homme; il aurait dû prendre un autre chemin. Hais écoutez : quelle que soit notre décision nous manquerons toujours à la loi; s'il est pendu uous sommes en faute , puisqu'il aura dit la vérité ; s'il n'est pas pendu nous sommes encore en faute, puisqu'il nous aura menii. Nous n'avons donc que !e choix de deux fautes : or, dans ce cas, noua devons choisir celle qui ne fait de mal qu'à nous. Qu'on laisse passer cet homme; s'il aime tant à être pendu nous le punissons assez en le contrariant pour aujourd'hui. >
L'intendant et toute la suite du gouverneur donnèrent de grands éloges à la clémence de Sancho. Il fut reconduit h eod
aqmi-l h, Gotiglc
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palais iiprès avoir fini sa ronde , et s'alla reposer dans un exceU ' lent lit des fatigues de sa journée.