PARTIE II, CH4P. XLVIII
voir je me le serais interdit si J'avais prévu que le prix de mon amitié serait de faire mourir les jeunes demoiselles de moncitâteau. Jene vous cache même point que je me crois presque obligé de vous demander raison, la lance à la roain, de votre barbarie pour Altizidore. — A Dieu ne plaise, répond gravement noire béroB, que je tire jamais mon épée contre un cbevalierque j'honore et chéris comme un bienfaitenrlJe ne puis oublier ce que je vous dois ; mais n'exigez pas que J'oublie ce que je dois a la souveraine de mes pensées. Je plains les maux d'Altizidore; n'en demandez pas plus , seigneur, et laissez-moi quitter ces lieux avec nioD ancienne innocence.
<• — Oui, oui, s'écria la duchesse, partez, partez, pbéniides amants, modèle des cœur-s fidèles ; allez retrouver la seule beauté digned'unesirareconstance. Puisse-t- elle bientôt être déseDchantée par les soins de l'aimable Saucho l Puisse-t-elle vous récompenser de tout ce que vous faites pour elle [ >
Don Quichotte à <;e discours baissa la tête en poussant un soupir, tourna la bride de Rossinante, et, suivi de sonécuyer, prit la route de Saragosse.
CHAPITBE XLVIII.
■DLTIPUËREIIT Mt
Aussitôt que don Quichotte se vit en rase campagne, maître de poursuivre ses glorieux desseins , il sentit naître dans son âme une force, une ardeur nouvelle ; et, se tournant vers son écuyer : G Ami , dit-il, dans l'univers il n'est qu'un seul bien digne des efforts , des travaux , de l'amour des hommes : ce bien c'est la liberté ! Tous les trésors qu'enferme la terre, tous ceux que possède la mer, tontes les jouissances que promet b fortune, tous les plaisirs qu'inventa la mollesse, ne peuvent être comparés à cette liberté précieuse pour laquelle le mortel qui pense expose sans cesse ses jours et les sacrifie avec joie. Je te dis ceci, Sancho , pour que tu ne sois pas surpris de l'aveu que je vais te faire. Tu fus témoin des soins, des hommages, des respects que l'on m'a
prodigués dans ce château d'où nous «MTtonE, de l'abondaace, de la grandeur que l'on y voyait régner : eh bien , ami, dans ces banquets magnifiques où les breuvages délideux, où les mets les |i)us délicats se succédaient, se variaient sans cesse, rien ne réveillait mon goût , rien ne flattait nies désirs. Je n'étais pas libn : je me sentais dans la dépendance du possesseur des biens que l'on m'offrait, et ma juste reconoaissance, sans être nn tardeau pour mon âme, était une chaîne pour mou esprit. Ob ! qn'il est heureux Fbomme laborieux qui mange en paille pain qu'il a gagné , saus avmr à remereier (l'autre bieofaiteur que le del ! < — Monsieur, répondit l'écuyer , ce que vous dites est fort beau ; cependant vous me permettrez d'être bien aise de ce que l'intendant de madame la duchesse est .venu me remettre de sa part deux cents écus d'or, dans une bourse que je porte id sur mon estomac, comme un excellent cordial, un admirable confor* tatif, qui vous sauvera quelque jour la vie. Vous pouvez vous tranquilliser sur le malheur d'babiter des châteaux où l'on nous traite trop bien : ces cbâteaux-là ne sont pas communs, tandis qu'il y a dans le monde une infinité d'hôtelleries où l'on est roué de coups. Changeons de propos, s'il vous plaït, et parlons de cette Altizidore , qui sans doute est morte à l'heure qu'il est. Pardi ! vous avez été terriblement cruel pour elle : j'avoue que si elle m'avait conté la moitié de ce qu'elle vous a dit je n'aurais pas £iit tant de façons. Je ne puis vous comprendre , mon- Eieur; et ce que je comprends encore moins c'est que cette pauvre fille se soit amourachée de vous, au point d'en perdre ainsi la vie. Car enfin, quand je vous regarde depuis la tête jusqu'aux pieds, je ne vois point ce qui a pu ia rendre si folle : vous n'êtes point beau, monsieur ; et l'on m'a dit que presque toujours l'amour se prenait parles yeux. — Je conviens avec toi, Sancbo, que la beauté fait naître l'amour ; mais il est deux espèces de beautés, celle du corps et celle de t'âme. Celle-ci, qui n'est autre diose que la réunion des vertus, de l'esprit, de la politesse , ne se trouve pas toujours réunie à la beauté de la figure, mais elle n'en est pas moins aimable ; elle se fait même aimer plus longtemps. A présent tu dois comprendre la passion d'Altizidore. » En s'entretenant ainsi nos voyageurs entrèrent dans un boîs.
I , Gotiglc
PABTIB II, CSÀP. XLVIII. ^03
peu éloigné de la grande route. A peine eurent-ils fait quelques pas, qDedonQuicbottesetrou?apns dans des Qlets de soie verte, tendus arec art sous le feuillage. ■ Sandio, dit-il, ou je suis bien trompé, on voici une des plus grandes aventures qui me soient eocore arrivées : les oiagiciens mes persécuteurs ont imaginé sdrement de m' arrêter dans ces filets ; mais fussent-ils l'ouvrage de Vulcain, fussent -ils les mémesque fabriqua ce dieu jaloux poiir surprendre Mars et Vénus , cette main va bientôt les rompre. »
A ces mots , tirant son épée , il se disposait à briser les filets, lorsqu'il vit paraître deux jeunes bergères, dont l'air, la démarche, les riches habits, n'annonçaient pas de simples -paysannes : leurs blonds cheveux tombaient en longues tresses sur leurs épaules; leurs têtes étaient couronnées d'amarante et de laurier ; et la douceur, la politesse , se peignaient sur leurs beaux visages , qui n'annonçaieut que quinze ou seize ans.
X Arrêtez, seigneur chevalier, dit l'une d'elles ; ne bridez point des filets quine sont pas un piège pour vous :nos innocents plaisirs ne nuisent a personne. loi , sous des tentes dressées au milieu des bois , se réunissent tous les ans , pour passer ensemble les plus beaux jours , plusieurs familles heureuses , habitaotes d'un bourg voisin : ici les époux , les parents , les amis, les vieillards eux-mêmes, vêtus en bergers, portant la boulette, retracent une douce image delà vie pastorale. Nous parcourons en liberté ces bocages , ces prés fleuris , cette camp^ne délicieuse ; nous lisons au bord des fontaines les belles ^logues de tiarcilasso et de Camoëns. Souvent nous les représentons, et nous jouissons à la fois des beautés de la nature , du charme de la poésie , et des doneeurs de l'amitié. Hier, pour varier Doa plaisirs, nous avons tendu ces filets, où nous espérons prendre d«s oiseaux. Daignez assister a nos jeux , daignez vous reposer sous nos tentes ; la franchise et la gaieté vous y recevront ; dam la nouvelle Arcadie que nous avons ici formée nous npus trouvons heureux d'exercer les devoirs de l'hospitalité.
• — Mesdames, répoT)d le héros, lorsque le jeune Acléon surprit an bain la déesse des bois, il ne fut ni plus étonné ni plui ébloui que je ne le suis : votre présence, vos discours, vos occupations , vos offres polies , tout m'inspire un doux respect mêlé d'une »ite
464 DON QUICHOTTB.
recouuaissiiDce. Plulot que de biiser riostrument de vos plaisirs j'aimerais mieux, si vos filets couvraient la foce de la terre, aller chercher ud iDoade nouveau pour m'y frayer ud chemin. Ces paroles , dans une autre bouclie , pourraient ressembler à l'exagération ; mais elles deviendront bien simples quand vous saurez que celui qui vous parle estdoQ Quichotte deb Manche, — Ali, mon amie, s'écrie alors la bei^ère qui n'avait encore rien dit, quelle est notre félicité ! Le chevalier que nous voyons est le modèle do la valeur , de la galanterie , de l'amour Qdéle. J'ai lu , je sais par cœur son admirable histoire ; et je gagerais que cet homme que nous voyons derrière lui est le bou Sancbo Pança, le plus spirituel et le plus aimable des écuvers. — C'est tout comme vous le dites , répond Sancho ; c'est moiquisijis moi, et voilà monmaitre. — Ma chère amie , ajouta la bergère , supplions ces deux voyageurs de s'arrêter ici quelques instants. Nos parents , nos compagnons seront ravis de voir, de connaître l'illustre amant de cette Dulcinée doutlabeautésicélèhreu'ajamais pu trouver d'égale. — Elle en trouve peut-être aujourd'hui, répond don Quichotte avec un sourire. Je vous rends grâce de tant de bontés, dont je ne profiterai point : je dois continuer ma route ; ma profession m'interdit le
Dans ce moment arrivèrent plusieurs bergers, &ères, amis des deux bergères. Instruits par elles que ce héros était le fameux don Quichotte, dont ilsavaient lu les grandes actions, ils lesupptièrent de nouveau de venir au moins dîner sous leurs tentes. Notre chevalier le promit ; et ta chasse ayant aussitôt commencé, une foule d'oiseaux, effrayés par les cris, par la bruyante joie des chasseurs, vint se prendre dans les filets. Tout le monde alors arriva ; une trentaine de bei^ers et de bergères se réunirent autour de don Quichotte, dont on sut à peine le nom, qu'il devint l'objet de tons les hommages.
On le conduisit aux tentes : la table était mise , le dîner prit. On lui donna la place d'honneur. Sancho se tint derrière lui. La plusaimableconversationanimabientàt le repas. Don Quichotte, qui parlait de tout avec son esprit ordinaire , surprit et charma ses convives. La confiance s'étant établie , un d'entre eux osa lui dire ces mots :
— ""Coogk-
PiKTH II, CHAP- XLYIII. 46t
• Seigneur, je ne puis vous cacher que je n'ai pas été content de la seconde partie de votre histoire qu'un Aragouais vieut de publier. Cet auteur semble n'avoir usurpé votre nom que pour obscurcir votre gloire. Il vous doone un caractère tout difTérent de celui qui vous fait tant admirer; il met dans votre bouche les choses les plus communes, et ose dire que vous avez cessé d'aimer l'adorable Dulcinée. — Cela est faux ] s'écria don Quichotte avec
^ colère. Quiconque a proféré cette calomnie en a menti par sa gorge, et je le lui prouverai à pied, à cheval, avec les armes qu'il voudra choisir. J'ai aimé, j'aime, j'aimerai toujours l'incomparable Dulcinée : autant elle l'emporte en attraits sur toutes les beautés du monde, autautce cœur, dont elle est souveraine , l'emporte en constance sur tous les cœurs. — Hous n'en douions point , seigneur chevalier ; mais ce n'est pas la seule làute qu'ait commise cet Aragonais : il tombe dans des méprises si grossières, qu'il appelle ia femme de Saocbo Pança Marie Guttières, et non pas Thérèse.
■ — Ah, parmafoilinterromiHtSaneho, voilà un historien bien instruit! Cela medonne une belle idée delamanière dont il m'aura barbouillé. — Je ne puis vous rassurer là-dessus , reprit alors le convive; car dans cette seconde partie vous êtes partout représenté comme un gourmand, un ivrogne, un détestable bouffon , occupé sans cesse de manger, de boire, ou de ^ire des plaisanteries basses. — Sciinte Marie! interrompt l'écuyer, si je tenais cet historien je lui apprendrais à déshonorer ainsi des gens qu'il ne connaît pas. Vous pouvez m'en croire , messieurs ; il n'est dans le monde qu'un vrai don Quichotte et un vrai Sancho : ce sont ceux que vous voyez : l'un vaillant, amoureux, fidèle, rempli de sagesse et d'esprit; l'autre simple, bon, ingénu, disant souvent des choses de sens, et quelquefois aussi le mot pour rire. — Vous me le persuadez , reprit le convive , et vous m'indignez davantage contre le mauvais écrivain qui vous a dé^ré. En&n, je n'ose vous dire qu'il a poussé la malignité jusqu'à raconter que le hmeuxdon Quichotte avait été le jouet et la risée de la populace dans les joutes de Saragosse.
• — Eh bien ! s'écria alors notre béros, j'étais en chemin pour m'y rendre; mais, afin que le mensonge de cet impudent aateui
, Coogit'
46C DOIT QttlCHOTTS.
soit plus manifeste aux yeux de l'unt*ers , je fais le Berment de ne jamais mettre le pied dans la capitale de l'Aragon. Au surplus, c'est nous occuper trop longtemps d'un écrivain qui ne mérite que l'oubli : permettez-moi de tous entretenir d'un sujet plus digne de vous, et de vous confier un projet que m'inspire la reconnaissance. Je veux tout à l'heure monter a cheval , me placer sur la grande route, et là soutenir contre tout venant, pendant deux soleils entiers , qu'il n'est personne dans l'univers , la senle . Dulcinée exceptée , que l'on puisse comparera ces aimables bergères, pour les grdces et la politesse. <•
Aussitôt, etsansattendrederéponse, notre héros sort de table, court monter sur Rossinante ; et suivi de Sancho sur sou âne, et de la troupe de pasteurs , qui voulaient voit la fin de cette aventure, il va se planter au milieu de la route, où trois fois il crie, d'une voix de tonnerre, que tous les passans, tous les voyageurs se préparassent à faire l'aven de ce qu'il avait avancé.
Personne ne répondit, car il ne fut entendu de personne; mais quelques instants après on vit venir dans le chemin des hommes à cheval , à pied , armés de longs bâtons ferrés, et conduisant un troupeau d'animaux qui faisaient voler au loin la poassière. Les bergères les eurent à peine distingués qu'elles se retirèrent avec effroi. Le seul don Quichotte, inaccessible à la crainte, s'affermit sur la selle et demeure à sa place. Sancho se couvre le mieux qu'il peut de la croupe de Rossinante. Le troupeau s'avance; etl'undeceuxqui le guidaient se met à crier: « Hange-toi donc si tu ne vetix pas que ces taureaux te mettent en pièces. — Vraiment, répondie chevalier, c'est bien a moi que les taureaux fout peur! Quand ils seraient de Xarama, ce bras saura les arrêter, jusqu'à ce que vous ayez confessé que les bergères de ce bocage
Il n'acheva point ; les taureaux interrompirent son discoois en Jetant par terre et le héros et son cheval , et l'écnyer et son âne. Ils leur passèrent à tous sur le corps, sans seulement les regarder; et lorsque nos aventuriers se relevèrent les taurcBox étaient déjà loin. Don Quichotte, tout en boitant, eut beau courir après eux, les traiter de lâches, de malandrins, aucun ne retourna la tête. Sancho , dans on profond silence , fit relever l'Ine
PABTtK n, CHAP. XLIX, 467
et Rossinante , les amena doucement à sou maître , igui , honteux et désespéré da triste succès de son entreprise, ne voulut point Feparaltredevanttesbergèresdel'Accadie, et continua son chemin sans dire un mot a son ëcuyer.