‹ Don Quichotte de la MancheChapitre 140 sur 146 · CHAPITRE XLIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLIX

Nos voyageurs gagnèrent un petit bois, dans lequel une fontaine claire serpentait sur un vert gazon. Ils s'arrêtèrent au bord de cette eau, rafraîchirent leurs mains, leurs visages; et, laissant paftre l'âne et Rossinante, ils se couchèrent sur l'herbe tendre. Sancho , toujours en silence , alla chercher les provisions dont il avait rempli lehtssac, vint les placer devant don Quichotte; et, n'osanty toucher le premier, il les regardait tristement, reportait ensuite les yeux sur son maître, et poussait de profonds soupirs.

■ Mange, mange, lui dit don Quichotte : tes chagrins s'apaisent en mangeant; la mort seule peut calmer les miens. Cette mort est l'unique objet de mes voeux , lorsque je songe que ce don Quichotte, dont tout l'univers lit l'histoire, dont les exploits ont lassé les cent bouches de la renommée , ce chevalier respecté des princes, favori des dames, idole des belles, vient de se voir, au moment où il attendait de nouveaux triomphes , foliléaux pieds d'immondes animaux. C'en est fait, ami, je De puis soutenir tant de honte ; et puisque la douleur ne suffit point pour cesser de vivre , je veux que la &im termine mes jours.

- — Ah, monsieur! que dites-vous là? répondit Sancho tout en profitant de la permission de souper; la plus affreuse des morts est celle dont vous parlez. D'ailleurs, l'accident qui nous est arrivé ressemble si fort à tant d'autres dont nous sommes bien revenus , que je ne vois pas pourquoi vous ne le soutiendriez pas avec votre courage ordinaire, Croyez-moi, mangez un petit morceau; dormez ensuite snr cette herbe fraîche; je vous promets qu'en vous réveillant vous vous trouverez beaucoup mieux. — Mon ami Saucho, ce remède ne me soulagera

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guère; mais il dépendrait de toi d'adoucir beaucoup mes tourments. — Vous n'avez qu'à dire, monsieur ; que faut-îl faire? — Te rappeler tes promesses, t'éloigner de quelques pas, et, proBtant du calme de la nuit, du beau temps qu'il fait, delà solitude où nous sommes , te donner, de bonne amitié, trois ou quatre cents coups d'étrivtère, à compte sur les trois mille et tant, nécessaires pour désenchanter la malUeureuse Duldnée. Voilà , voilà , Je l'avoue , la seule consolation dont soit susceptible mon cœur affligé. — Je suis fâché, monsieur, que ce soit la seule , par la raison que ce que vous demandez mérite de Iongués réQesions. On ne se décide pas tout d'un coup à se donner ainsi des coups de fouet; cela vaut la peine d'y penser. Commençons par dormir; nous verrons ensuite. Une bonne nuit porte conseil ; il y a bien des heures dans un jour ; et , d'après mon zèle pour vous et pour madame Dulcinée, je ne serais pas surpris qu'un de ces matins vous me trouvassiez criblé de coups de fouet en l'honneur de cette pauvre dame. Ne disons rien jusque-là , l'impatience gûte tout. "

Après ces mots notre écuver acheva tranquillement de sou* per, et, souhaitant le bonsoir à son mahre, s'endormit, sur l'herbe, d'un profond sommeil. Don Quichotte , qui ne pouvait dormir, et qui réfléchissait avec douleur au peu d'empressement que témoignait Sancbo pour désenchanter Dulcinée , conclut qu'il était nécessaire d'aider un peu l'accomplissement de l'oracle de Merlin, qui jamais sans cela ne s'accomplirait. Oui, disait-il en lui-même , Alexandre coupa le nccud qu'il ne pouvait délier ; je dois imiter Alexandre; et [luisque le paresseux Sancbo a poussé la négligence jusqu'à ne se donner encore que cinq coups de fouet sur les trois mille trois cents qu'on exige, c'est à moi de les lui appliquer, pour que, d'une manière ou d'une autre, mon amante soit délivrée.

Cela dit , don Quichotte se lève , va prendre le bridon de Rossinante , l'ajuste à sa manière en deux ou trois doubles , revient doucement vers Ssncho , et commençait à détacher ses chausses , lorsque notre écuyer, se réveillant , se met à crier : ■ Qui va là ? et que veut-on à mes chausses ? — Cest moi , ami, répond don Quichotte , ne crains rien , je veux seulement réparer ta n^li-

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ganee, acquitter tes anciennes dettes, et t'épargaerU peine de te fustiger ; Dulcinée languit , mon enfant , ton pauvre maître se meurt : laisse-moi faire; dans une heure au plus noua serons tous satisfaits. — Non, de par tous les diables, monsieur ! et je prie votre seigneurie de se tenir en repos. Vous n'avez pas oublié que c'est moi qui dois faire la pénitence volontairement et de mon plein gré : or dans cet instant je ne me sens point la plus petite fantaisie de me donner des coups d'étrivtère; attendez, s'il vous plaît, que l'envie m'en prenne. — Ob! je suis lassé de tant de délais : je te connais ; tn as le cœur dur et la peauteudre; nous n'en finirions jamais si je ne m'en mêlais pas. ■ Il saisit alors l'écuyer, . et veut de force accomplir l'oracle. Sancbo, qu'il oblige de se défendre, se met sur ses pieds, embrasse son maître, M donne le croc enjambe, et tombe par terre avec lui. Mais don Quicbotte était dessous, et l'écuyer lui tenailles mains. «Conimeotltraltrellui disait le héros, tu oses attaquer ton seigneur, ton maître, celui qui te donne du pain ! — Ce n'est pas moi qui attaque, répondait Sancho : je respecte , j'aime mon seigneur ; mais je ne veux pas qu'il me fouette. Promettezmoi de ne plus venir me surprendre quand je dors, et sur-lechamp je vous laisse libre. » Don Quicbotte ie promit , le jura par Dulcinée. Aussitôt l'ëcuver se lève, s'éloigne de quelques pas , et , sans entrer en explication , s'enfonce dans le fort du bois pour continuer son sommeil.

Le lendemain de celte aventure don Quichotte se remit en Fontei et, résolu, pour faire mentir le mauvais historien dont il avait a se plaindre , de s'éloigner de Saiagosse , il suivit pendant SIX jours le droit chemin de Barcelone. Au bout de ce tempsil s'égara dans une grande forêt, oiï, selon leur coutume, l'écoyer et le maître passèrent la nuit sous des arbres. Comme ils s'éveillaient le matin ils ne furent pas peu surpris de se voir tout à coup environnés par une quarantaine d'hommes bien DOS gi:icBinT& ••

4T0 bon QtlCaOTTB.

armés et niai Télm , qm lenr dirent m catalan àt ne pas bou- ger de l«ur place, M d'attendre le eapinim. Don Quichotte était à pied, l<»n de M lonce , de wnéeu, desmcheral débridé, enun root KiiuaucuiMdéfaie;ilbBiaBa trâtenient IstAe, etenris» U8 vullantM mains. Saoeho tt de méroe, et m contenta de regarder en MHipirant ta prestesse avec laquelle eet raessieuTS vidaient aoQ biwac : il tremlda pour ses éeos d'or, qu'il portait ton- Jours par-dessous sa dwHiise , bien serrés contre sa peau ; prioDtioa qni n'eût pas serri de grand'i^Mse avec des gens aussi habiles à trouver ce qu'ils cJMrebaient. Hais, parlNinheur, 1» temps leur manque : le capitaine peint.

Cétait un bonme de trente-OBi] ans à p«i près, fort, vij^aarwK, bmnde visi^, d'une taille médioere, mais bien prise ; d'une physionomie lévèrv, mais franche : il était eo««ert d'une cotte de meilles, portait à la ccintore quatre pistolets, et mootait un cheval superbe. A son arrivée il aper^it ses gens prêts à dépouiller Sanefao : il se hâte de leur faire un simple ligno des ftvx, et récuyer demeure lUira. Le capitaine, promenant ses regards surpris sur cette lance, ce boadïer, qu'il voit appuyés contre un arbre , sur cette figure cuirassée , si longue , si maigre, si triste, s'approche de don Quichotte, ethii dit: «Ne l'afflige pas, mon ami ; tn n'es pas tombé dans Aet mains erodles, mais dansedles île HoqoeGuinart.—^ObraveRoqoe, répond I» héros , ce n'est pas d'être en ton pouvoir que tu me vois affligé, c'est d'avoir pu oublier un moment celte continuelle vigilance, première loi, premier devoir de la chevalerie errante, que j'ai l'honneur de professer : apprends , apprends, illustre Roque , que si tes soldats ne m'avaient pas surpria loin de ma lance et de mon coursier il eu eût coûté biea du sang avant de faire^ captif don Quichotte. ■

Roqne Guinart , è ce nom qui loi était Uen connu , sentit una secrète |oie de rencontrer cet homme oâèbre, dont on paiWt dans toute PEspagne.lt le considéra quelques instants: iTalenrens chevalier, dit-il , ne regardez pas comme an si grand malheor le hasard qni vous amène dans ces bois : souvent l'on trouve des amis parmi ceux dont cm se défiait. Je vons demand» do moins de né me juger qu'après m'avoir connu ; <A l'ordonne ,

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4B BttEDdant, qna l'on mas rende sur Itirare, dnd qa'k voin ■émjer, tout te qm Toi a pu toi» prendre. ■

A rinitant ménM Im brigands s'emprestèrent de rastitmr i Saaebo son Misae , aee prorisiona , sani qu'il manqaât la hmib- 4lre ehwe. Don Quicbctte reprit «es armes , et le pr^ardt i re- «ereter le gén^vux cspitaioe , larsqa'il lit apporter, au milieu do cercle bnné par la troupe de Roque, In habita, les bijoux, fargeat , frvH de la dernière eipMitîoa de ees meniean. Le c»fritaine m flt h partage arec une al i^nde exactitude , une égalité si Ecnipnleoae, que pwsonne n'eut à ae plaindre, et per- -sonne ne se plaignit : chacun , satisfait de son lot , ne jeta pat inSme tes yeux sur celui de son compagnon, âancho , frappé de «e spectacle , ne put s'-enipéeber, en joignant les mains, de dire, d'une foix assez hante: ■ Il hut que la justice soit une bien bcnae «hose , puisque leelsnons eux-mêmes ce peuvent pas s'en pas* Ber!> Il avait à pdne achevé ees paroles, qu'un des brigaodi le «ouebe enjoué de son arquebuse; et si Roquene l'eât arrêté pw un cri c'en était (ait , le pauvre Sancfao ne moralisait de sa nt. Pâle et tremblant de frayeur, il se promit de ne plus Caire M réflexion , et se condamna lui-même à ud continuel lileuoe pendant tout le temps qu'il serait avec les écuyers de Roque Guinart.

La troupe allait se séparer pour se rendre box différents pos> tes , lorsqu'une dea Bentindes vint avertir qu'une oomp^nM snmbreaseparaiBsaitanrlegnadcbenlD.' Dis-moi, lui demanda Roque, siée sont de ceux qn nous ebercbent, onde oeaiqM sous cherchons . — De eeux que nous cheichons , capitaine. — Allez donc tans : ameoez-les-moi ; msss sans leur hin de mal. ■ lies brigands vdMit è cet ordre ; et Roque, demeuré seul, dit i don Quichotte ces mots :

■ Vous étea surpris, sdgnenr, de l'étrange vie qne j'ai embns- 9ée:tij'étaismieuKeaeoade vous TOUS leserieEdarantage.VoBa Toyn en m» un exemple terrible de la violeDce des pasdous, dea aflVetix excès oà elles peuvent conduire. J'étais né doux, SMi- ' «iMe, hm; mon Ime, ardente et loyale, état bite pour la vertu; Je la dwrcfaais, je l'adorais; et mon aTeu^ecfinflaBeelanpposait toujours dana les antres. Que J'ai payé du* cette cncarl

4TS DOK QUIGHOTTl.

Dm bommei crinb , des hoinmn airoees m'ont ootngé, m'ont trahi, se sont fait un jeu barbare d'rafoncer le poignard de la perfidie dans les endroits les plus douloureux de mon cœur. La bonté de me voir trompé , le l>esoin , la soif d'noe juste jatgéante, me firent franchir la première borne qui noos sépare du chemin du mme : une fois dans cet affreux chemin, aucun effwtn'apum'arrËter, j'aicoumsur une pente irrésistible, je suis tombé d'aUmeeu abîme, et j'en suis venu enfin jusqu'à l'exécrable honneur de commander à des brigands. J'en gémis, seigneur; c'est en vain : je sens trop qu'il n'est plus possible de revenir

> — Vous vous trompez, répond don Quichotte ; tant qu'on la regrette elle n'est pas perdue. Dans les plus graves maladies , aossitdt que le mal est connu, l'on espère la guérism : tous connaissez votre mal, il ne s'agit que d'y appliquer les remèdes ', et dans le ciel il est un médecin toujours prêt à les fournir quand on les demande debonuefoi. Il ne tiendrait qu'à vous, sei^eur Roque , d'aecâéreree moment : je vous indiquerai , si vous voulez , nn moyen sûr et facile , non-seulement de sortir du précipice où vous êtes , mais d'arriver en peu de temps au plus liant degréde perfection. Faites-vous chevalier errant : je serai volontiers votre parrain , les fatigues et les travaux que vous aurez i souffrir seront une pénitence de vos premières erreurs ; et votre force, votre courage, tourneront su proût de l'humanité. >

Le capitaine sourit de ces dernières paroles. Dans le moment sa troupe revint amenant deux voyageurs à cheval , deux pèlerins à pied, un carrosse plein de femmes, et beaucoup de dcmeS' tiques. Les brigands firent un grand cercle, an milieu duquel ces infortunés attendaient en silence leur sort. • Quiétes-vous? leur demanda Roque : répondez-moi les uns après les autres , et déclarez franchement la quantité d'argent que vous avez. — Nous sommes , dit un des voyageurs , deux capitaines d'infanterie; nous allions nous embarquer à Barcelone pour rejoindre nos régiments à Naples. Deux ou trois cents écus composent toute notre richesse ; et c'était beaucoup pour des soldats. — Quant à nous, reprirent les pèlerins, nos coquilles et nos bourdons TOUS disent assez notre qualité ; nous étions en chemin pour

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