‹ Don Quichotte de la MancheChapitre 54 sur 146 · CHAPITRE XXXVlIi · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVlIi

I« jour avait disparu ; et par les soins de Fernaud un excellent souper était prêt. Tout le monde se mit à une longue table , la seule qui i&i dans l'auberge. Malgré les refus de don Quichotte , on lui doDDa la place d'honneur. 11 voulut que la princesse dont il était le gardien fût assise à ses côtés. Ensuite venaient Ludnde, Zoraïde, le curé, maître Nicolas ; et, vis-à-vis, don Fernand, Cardenio, le captif, et les cavaliers amis de Femand, Le souper fut agréable : don Quichotte le rendit tel. Dès le commencement du repas , promenant sur tous les convives des regards de aatisfaclion :

• Messieurs, dit-il, n'étes-vous pas frappés comme moi du hasard admirable qui réunit dam ce lieu des personnes aussi importantes , aussi rares , aussi justement illustrées que nous le sommes ? Sans détailler en particulier le mérite de chacun de vous, qui pourrait deviner, eu vous voyant , que cette dame assise auprès de moi est cette grande reine que nous savons , et que je sois ce chevalier delà Triste Figure dont la Renommée daigne s'occuper assez souvent.'Aqui devons-nous, messieurs, la réunion de tant de merveilles i A la chevalerie errante , noble profession, que ses travaux , que ses périls élèvent au-dessus de tous les autres.

<i Je ne sois point un barbare ; je respecte et j'aimeles lettres : mais gardons-nons de leur donner la prééminence sur les armes, ni même l'égalitë. L'bommc de lettres, il est vrai, instruit, éclaire ses semblables, adoucit les m<Bur9, élève les âmes, et nous enseigne la justice : belle et sublime science ! Le guerrier la fait obserrei : son objet est de nous procurer le premier , le

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plDsdODx des biens, la paix, la paix, si aimable, si nécessaire au bcnheur, que t« meilleur, le plus grand des maltrea bornait tontes segïnstnietions, tontes ses récompenses terrestres, à ces consolantes paroles iQuelapaix toffatvrcoiu.' Cette paii, bienfait adorable , présent dirin , source du bonheur , cette paix est le bat de la guerre. Le guerrier travaille h nous la donner : c'est donc le guerrier qui remplit l'emploi le plus utile au monde. ■

On écoutait notre héros avec attention et plaisir : Is plupart des convives, étant militaires , trouvaient que don Quichotte était fort loin de parler et de raisonner comme nn fou. Sancho , derrière lui, avait beau lui dire de manger, et qu*i] prfcherait ensuite ; le <4ieva)ier, se voyant applaudi , continua de la sorte :

• Examinonsà présents! les travaux de l'homme delettres peuvent se comparer h ceux du guerrier. Je conviens que le premier, presque toujours misérable, et quelquefois persécuté, manque souvent du nécessaire, essuie les outrages de l'ignorance , les dures atteintes de l'envie; je lui tiens compte du malheur d'être forcé par le besoin de s'en aller grossir la cour de l'insolente opulence, de lui prostituer son talent, de lui sacrifier sa fierté : mais enfin il dort , il travaille , il philosophe librement dans sa petite chambre mal meublée , et méprise l'orgueil des riches en fidsanttont senl un frugal repas.

■ OnavumJme, pardes hasards bien rares â la vérité, Thomme de lettres parvenir, h travers un chemin âpre et long, h la place qn'il a méritée : la fortune , toute surprise de Favoir bvorisé, le fiUt jonir des richesses , des commodités de la vie , du crédit et de la puissance; il oublie alors ses pcâues passées , et se vmt presque aussi heureux que i^il était un ignorant.

■ Le guerrier souffre plus que lui. Plus panvre encore , plus malheureux , la neige est son lit dans l'hiver ; il n'a point d'abri dans l'élJé. Honrant de fatigue , de faim , esclave de l'heure qui sonne , il faut qu'il soit prêt à tous les instants : il court de périls en périls, reçoit blessure sur blessure , et son sort n'en est pas meilleur. Je ne parle point de la mort qui le menace sans

' cesse : on se donne a peine le temps de compter ceux qn'elle a moissonnés; je ne parle que de ceux qui par miracle lui échappent; qui, sortis hier d'une bataille, marchent aujourd'hui sur

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ua terrain mioé, lesaveot, et s'y arrêtent en attendant le moment (le sauter; de ceux qui, dans une galère, accrochent la galère eaDemte, vont à l'abordage le pistolet d'une main, le sabre de l'autre, eoTinmoès de l'abîme, ne voyant devant eux que desbouches tonnantes, et s'avançant sur une planche teinte du sang de leurs compagnons. Quelle sera leur récompense? L'oubli. L'homme de lettres a deux mille rivaux; le guerrier vainqueur en a trente mille. L'État ne peut les payer : il le sait, il n'en sert pas moins ; M vole aussi rapidement au-devant de ces feux terribles , de ces machines meurtrières que l'enfer vomit de son sein afin de faire expirer le brave sous les coups éloignés du lâche, afin d'éteindre la valeur, si la valeur pouvait s'éteindre; invention aiïreuse et maudite, qui seule me fait connaître l'effroi , qui seule m'a souvent causé des r^;rels d'avoir choisi le noble exercice de la chevalerie errante! Il est affreux qu'un peu de poudre sufSse pour donner le trépas à celui de qui l'épce mettrait en fuite plusieurs escadrons. Mais que mon destin s'accomplisse, ma gloire en sera plus grande, puisque j'affronte plus de périls que les chevaliers des siècles passés. >

Don Quichotte se tut, et mangea. Tous ceux qui l'avaient entendu regrettaient sincèrement qu'un homme qui avait tant d'esprit , et qui parlait aussi bien , perdit tout à coup le bon sens dès qu'il s'agissait de chevalerie. Le curé , en applaudissant au discours qu'il venait de faire, lui dit que, malgré son état d'homme delettres, il était entièrement de son avis. L'on acheva desouper; et tandis que l'hâtesse et Maritorne préparaient la cliambre de notre héros, afin que les dames ensemble pussent y passer la nuit , don Fernand pria le captif de vouloir bien conter ses aventures. Celui-ci ne se fit pas presser ; et, tout le monde l'écoutant en silence , il commença son récit.

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