‹ Don Quichotte de la MancheChapitre 55 sur 146 · PARTIE I, CHiiP. XXXIS. lOT · texte numérisé non relu

PARTIE I, CHiiP. XXXIS. lOT

une libéralité dont il avait contracté l'Iiabitu de au service, école où l'on apprend fort vite à mépriser les ricliesses. Le plaisir qu'il trouvait à donner lui faisait oublier souvent qu'il était père de trois fils en âge de prendre un état. Il nous chérissait cependaDt ; et ce bon vieillard, malf^ré lui prodigue, voyant qu'il ne pouvait se corriger de cetle passion , résolut de se priver lui-même des moyens de la satisfaire. Dans ce dessein , il nous appela , mes frères et nioi, dans sa chambre, pour nous teolr ce discours :

1 .Mes eofants, ce nom si doux vous dit assez que je vous aime j mab cet amour ne m'acquitte pas de tous mes devoirs envers vous. Je suis cootent de mon cœur sans l'âtre de ma conduite. Je dissipe votre bleu \ pardonnez-le-mol , mes fils , je suis iorapable de le ménager. D'après cette triste certitude, voici le parti que m'ont suggéré ma tendresse et ma raison ; je vais faire quatre parts égales de ce qui reste de ma fortune ; j'en veux donner une à chacun de vous, en me réservant la quatrième ; et je joindrai quelques conseils à ce trop modique héritage.

« Kous avoos un vieux proverbe en Espagne qui dit qu'il n'e^t que trois moyens de s'enrichir, tégUse, la mer, ta cour. Je souhaiterais que l'un de vous se fit ecclésiastique, l'autre négociant, le troisième militaire , puisque je n'ai pas assez de crédit pour le placer â la cour. En courant ainsi les trois grandes chances de la fortune, il est diflicile qu'il n'y en ait pas une qui vous favorise \ alors celui de vous trois qui réussira pourra venir au secours de ses frères moins heureux. Voyra, mes amis, si cela vous convient.

« J'étais l'aîné, c'était à moi à parler ; je répondis à mon père qu'il devait d'abord ne point se dépouiller de son bien, dont il était lé maître absolu; que nous étions en état, par l'éducation qu'il nous avait donnée, de noua soutenir nous-mêmes ; et j'ajoutai que mon godt m'appelait au métier des armes. Mon second frère témoigna le désir d'aller commercer aux Indes. Le plus jeune, qui, je crois, fut le plus sage, demanda d'aller achever ses études à Salamanque, pour devenir ecclésiastique. »

- Mon père, charmé, nous embrassa tous. Quelques jours après il coDclut la vente de presque tout ce qu'il possédait, et vint ap-

Isa DOIT QBICHOTTl.

porter â cltacun de nous notre part , gui se montait à trois mille ducals en or : pareille somme lui restait en fonds. Mes frères et moi, toudiéa de voir mon père, à son âge, abandonné de ses enfants, et réduit à si peu de chose, nous eUmes la même pensée, et, sans nous la communiquer, nous altflmes tous trois lui Rmettre en pleurant le tiers de ce qu'il nous donnait. Le bon vieillard eut de la peine à le reprendre. Comme {'étais celui de tous qni avait le moins besoin d'argent, je le forçai d'accepter encore la moitié de ce qui me restait. J'avais assez de mille ducats. Dès le lendemain nous lui fîmes nos adieux, qui furent mêlés debeaucoup de larmes; nous reçdmes sa bénédiction; et nous embrassant les uns les autres, l'un prit la route de Salsmanque, l'autre celle de Séville, et moi celle d'Alicante, oij je devais m'embarqaer pour Géaes. Vingt-deux ans se sont écoulés depuis cette séparation. Dans ce long espace de temps j'ai plusieurs fois écrit à mon père, à mes frères ; mes malheurs m'ont empécbé d'en recevoir aucune nouvelle.

■ Ma trav«séeà Gênes fat beoreose. Je gagnai Milan, où je me pourvus de ce qu'il me fallait pour mon métier de soldat. Ayant appris que le duc d'Albe, sous les ordres duquel je désirais de servir, venaitde passer en Flaodre, je l'y suivis. Je me trouvai dans tous ses combats , et j'obtins d'être fait enseigne. Instruit bientôt que don Juan d'Autriche allait commander l'armée navale que le saint-père, l'Espagne et Venise envoyaient contre le Tare, je revins en Italie combattre sons don Juan. Je fus fait capitaine d'infanterie ; et j'eus te bonheur de me trouver à cette célèbre bataille de Lépaute, où la valeur des chrétiens confondit l'orgueil ottoman. Mais, hélas! seul malheureux dans cette jouméedegloirv, après quelquesactions dignes de mon pays, au moment où je m'étais jeté l'épéeà lamaindans une galère ennemie, cette galère s'élo^na de la mienne, où mes soldats demeurés ne purent joindre leur capitaine. Couvert de blessures, entouré d'ennemis , je fus pris et chargé de fers. Déjà mes vainqueurs fuyaient : ainsi le jour de notre victoire devint celui de ma défaite; le jour qui délivra de leurs chaînes quinze mille chrétiens captifs me codta la liberté.

> Je fus conduit a Constant in o pie ; j'errai de ga\èie en galère.

PAHT. I. CHAP. XL. ISO

endialné sur les bancs avec les forçats. Après avoir changé de maître, après avoir essayé vaioement plusieurs fois de m'ccbapper, jetonil»! sous la puissance du cruel Azauaga, roid'Aiger. Je la siùris dans cette ville , où, sans vouloir donner avis k mon père de ma triste situation. J'espérais, à forée de tentatives, recouvrer enfin ma liberté: mes efforts furent inutiles. J'étaiseafermé dans une prison que les Maures appellent bagne, où les esclaves du roi, lescaptifs chrétiens, ceui qu'on emploie aui travaux publics, sont p£le-aiéle confondus, et resserrés étroîiement en attendant qu'on les racbète. Dès qu'on sut que favaîs été capitaine, on me mit dans la classe des prisonniers dont on attendait une rançon. J'eus beau dire que j'étais pauvre, je n'en fus pas moins chargé de la chaîne, etje passai mes longues journéesdans le bagne avec plusieursEspagaols. Lafaim,la misère, nous afUigeaient moins que le continuel spectacle des barbaries de notre maître, qui, sans motif, souvent sans prétexte, faisait chaque jour empaler ou mutiler des chrétiens. L'impitoyable roi d'Alger semblait avoir soif de leur sang : jamais il ne se montra dément que pour un soldat appelé Saauedra', qui s'exposa plusieurs fois atti supplices, brava, pour se mettre en liberté, les périls les plus extrêmes, et forma des entreprises qui de longtemps ne seront oubliées des infidèles. Je pourrais vous parler longtemps de ce soldat, si je ne saignais d'être trop prolixe.

• Heureusement le ciel eut pitié de notre sort déplorable , et nous délivra par un moyen étrange, que j'ai toujours r^ardé eonune un miracle de sa bonté. >

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