CHAPITRE XL
COimilDATIOH DE I,'flinOIHEIM]CA»T
■ Sur la cour de notre prison donnaient les fenêtres d'un Maure aussi riche que puissant : ces fenêtres , selon l'usage des Musulmans d'Afrique, étaient infiniment étroites, et défendues
.' Ce gatiednen CcrvanleiliilHnéme. Torei u Tie
300 soif QUICHOITB.
par des jak)usies où la lumière perçait à peine. Un Jour que, seul dans le b^ne, avec trois de mes compagnons , nous nous exercions à sauter , je levai les yeux par liasard , et j'aperçus suspendue à ces jalousies une caQue au bout de laquelle était un mouchoir noué; la canne se balançait, et paraissait nous faire signe d'approcher. Un de mes camarades , à qui je la montrai , se hâta de courir sous la feo&e ; mais la canne aussitôt s'éleva , et , par son mouvement à droite et à gauche, sembla faire entendre que ce n'était pas lui qu'on demandait. Le captif revint tristement : la canne était déjà baissée ; un autre alla tenter l'aventure, et ne fut pas plus heureux ; le troisième y courut de même , et la canne ne l'attendit pas. C'était mon tour : j'approchai ; la canne vint tomber à mes pieds. Je dénouai le mouchoir ; j'y trouvai dix pièces d'or. Jugez de la joie d'un malheureux , oublié de l'univers, et qui n'avait pas la moitié du pain néccssaireà son existence; jugezdes transports qu'éprouva mon cœur pour ce bienfaiteur inconnu , qui soulageait ma misère , et m'avait si clairement marqué que c'était moi qu'il voulait secourir. Je regardai longtemps la jalousie : j'aperçus une main fort blanche à travers ses obscurs rayons. Ne doutant point que ce ne fdt une femme compatissante , nous lui Rmes tous de profondes révérences à la manière des Maures , en croisant nos mains sur notre poitrine. Un moment après nous vlmeseatr'ouvrir la jalousie, et paraître une petite croix de roseau, qui seretira sur-le-ohamp. Cette croix nous fit présumer que quelque esclave chrétienne habitait dans cette maison , et se plaisait h soulager ses frères : mais la blancheur de la main, et un bracelet de diamants que nous avions aperçu, ne s'accordaient point avec cette opinion. -
" Sans pouvoir pénétrer la vérité , nous avions sans cesse les yeux sur la fenêtre chérie. Pendant quinze jours nous n'y vtmesTien ; toutes les informations que nous prîmes sur les personnes qui habitaient cette maison nous instruisirent seulement qu'elle appartenait à un riche Maure, nommé Agimorato , ancien alcade de la Paia ; ce qui est chez eux une grande charge. Nous n'espérions plus revoir la bienfaisante canne, lorsqu'au moment où nous étions encore seuls dins le bagne elle reparut tout à Roup avec un mouchoir beaucoup plus rempli. Nous fîmes
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les mêmes épreuves; la canne ne descendit que pour moi. Je trouvai dans le moucboir guaraoïe écus d'or d'Espagne avec une lettre arabe , au bas de laquelle était tracée une troix. le baisai la croix, le mouchoir; je Assigne que je lirais le papier: et quand nous edmes fait nos rérérences , je vis encore la main blandie fermer de même la jalousie.
< Cbarmés de ce nouveau bienfait, mais un peu confus de ce qu'aaean de nous ne savait l'arabe, nous cbercbâmes avec de " grandes précautions quelqu'un qui nous lût cette lettre. En&n j'osai me confier à un reniât de Murcie, qui me témoignait beaucoup d'amitié depuis que j'étais captif, et me sollicitait de lui rendre un service assez important : c'était de signer que je le connaissais pour un honnête homme, rempli du désir secret de retourner à sa religion. Les renégats abusent trop souvent deces certiBcats pour aller faire des courses chez les chrétiens, et sauver leur vie quand ils sont pris; mais celuidont je parle paraissait de bonne foi. Je lui donnai ma signature, et, mattre de son secret, qui l'aurait fait brûler vif s'il eût été découvert, je n'hésitai point à lui montrerma lettrearabe, que je dis avoir trouvée dans le bague. Le renégat la lut en silence. Je lui demandai s'il l'entendait bien; il me répondit que oui, demanda une plume et de l'encre pour la traduire littéralement, et me remit cette traduction, en me prévenant que I^la Marien voulait dire la vierge Marie. La lettré s'eiprimait ainsi :
■ Quand j'étais petite, mon père avait une esclave qui m'ap- <■ prit dans notre langage la prière des cbrétieos , et me parla
• souvent de Lela Marien. Cette chrétienne mourut : je sais
• qu'elle est allée avec Allab, parce qu'elle m'est apparue deux
■ fois, et m'adit que Lela Marien, qui m'aime fort, me conseillait •I de me retirer chez les chrétiens. Je ne sais comment faire pour
■ m'y rendre : de tous les captifs que j'ai vus par ma fenêtre,
• aucun ne m'a paru aussi honnête homme que toi. Jesuistrès- <• belle, très-jeune, et je possède beaucoup d'or : voissi tu veux
■ m'emmener, et devenir mon marilà-bas. Ne me trompe point;
• car Lela Marien te punirait. Je crains bien que tu ne puisses » lire ceci ; prends garde de ne le montrer à aucun Maure, « parce qu'ils sont tous des traîtres, et que s'ils instruisaient
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302 DOH QUICHOTTE-
n mon père, tu serais cause qu'il me jetterait dans un pnîts. L»
■ première fois que Je mettrai un fil â la caune , tu pourras y
■ atlacberta réponse. Si tu ne troures pereonne qui te l^écrire ' eu arabe , fais-la-moi par signes, Lela Marien me fexpliquera.
■ Qu'elle te garde ainsi qu'Allah , et cette eroiï , que je baise <t souvent, comme me l'a recommandé la captive. «
• La joie que nous causa la lecture de celte lettre fut si vire , qne, malgré nos efforts pourla cacber, le renégat s'aperçut que la lettre regardait un de nous. 11 nous pressa , nous supplia de nous ouvrir entièrement à lui, nous jura sur un crucifix qu'il portait cacbë dans son sein d'exposer sa vie pour nous servir , et noQS parut si vrai, si sincère, si repentant de sa première faute, que nous résolûmes de lui déclarer on secret dont il savait déjà la moitié. Nous l'instmistmes de tout, nous lui fimes voir la fenêtre , afin qu'il pdt s'informer d'une manière précise de l'intérieur de cette maison , et je lui dictai ma réponse , qu1I écrivît en arabe. Dans cette réponse j'exprimais à la jeune Maure ma tendre reconnaissance et celle de mes compagnons; Je l'assurais qu'eux et moi nous étions prêts à mourir pour elle-, que nous allions nous occuper des moyens d'exécuter ses volontés, et qu'à notre arrivée en Espagne Je lui jurais eat ma religion et sar rhonneur de devenir sou époux.
• Cette lettre écrite, j'attendis le moment de voir paraître la canne. Elle descendit deux jours après. Je courus attacher mon papier à la place du mouchoir, qui cetle.fois contenait plus de dnquaDte fous d'or. La m£me nuit le renégat vint nous conflrmer qne le maître de cette maison était lericheAgimorato; qu'il y vivait senl avec ses esclaves , et sa fille Zoraide , umque héritière de ses trésors, et dont feitréme beauté la faisait reeliereber en mariage par plusieurs vice-rois d'Afrique. Il avait appris â» plus qu'une captive chrétienne, morte depuis quelque temps, avait élevé dès l'enfance cette jeune et belle personne.
•> Tout s'accordait avec In lettre, avec ce que nous sarioiis. Ifoos n'hésitâmes plus à nous concerter avec le renégat pour parvenir è nous échapper, en emmenant notre bien&itrice. Il répondit d'en venir à bout; mais, avant de faire aucune tentative, nous pensâmes qu'il était sage d'attendre une seconde
lettre deZoraide. La canne descendit quatre jours après, avec fias de ceDt écus d'or , et ce billet , que le renégat me traduisit sur-le-cbamp :
■ J'ignore comment nous pourrons nous en aller en Espa-
■ gne ; j'ai prié Leia Uarieu de me le dire , elle ne me l'a pas « encore dit. Je crois que le meilleur parti serait de te racheter « toi et tes amis avec l'argent que je tefoumirai par cette fend-
■ tre ; je t'en donnerai taut que tu voudras. Ensuite un de vous « irait en Espagne, en reviendrait avec une barque chercher •X les autres, et me prendre moi-mêjne. Cela serait fort aisé , « parce que je vais passer fêté dans le jardin de mon père , si-
■ tué au bord de la mer près de la porte de Babazon. Je vou- • drais que ce fdttoi qui allasses et qui revinsses; car je me Ge <■ à ta parole. Prends-y garde. LeIa Marien saurait bien te la a laire tenir. Adieu , cbrétien ; qu'Allah te garde ! "
* Après avoir lu cette lettre, chacun de nous s'offrit aussitôt ponr aller chercher la barque; mais le renégat combattit ce projet; 1 Mes amis, dit-il, voua ne savez pas que la probité la pivs ferme a de la peine à soutenir cette dangereuse épreuve : on a plusieurs foisessayéderacheter ainsi des captifs; après les serments les plus solennels qu'ils reviendraient chercher leurs frères, aneun n'est jamais revenu. Ce malheur est encore arrivé récemment à des prisonniers chrétiens avec des circonstances affraises '. Croyez-moi, ne partons qu'ensemble. Je vous pro- |)ose d'adieter, avec l'argent que tous me fournirez , une barque que j'armerai sous préteïte d'aller commercer h Tétuan. J'aurai de la peine sans doute à obtenir cette permission , parce qne les Maures se défient des renégats , et craignent toujours qu'ils ne s'en retournent; mais je mettrai de moitié dans mon gain un certain Maure que je connais; et, sous ce nom , maître de la barque, il me sera facile devenir vous prendre avec Zoraïde.
« Quoique nous eussions préféré d'obéir à notre bienfaitrice , noua n'osâmes résister au renégat de qui dépendait notre sort :
' Cervintei parle kl de l'ivïntillt inilie iiai-iataK-
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