DON QDICHOTIZ
et si la pièce avait quatre journées l'Amérique ne leur échapperait pas. Ces messieurs se permettent fort bien , dans une action arrivée sous le règne de Chariemagne , d'amener sur le théâtre l'empereur Héraclius, et delui faire prendre Jérusalem. Le parterre applaudit à la prise. Trois ou quatre pauvres spectateurs amis de Godefroi de Bouillon réclament en sa faveur; on ne les écoute poîDl, et la pièce va aux nues. Les élrangen la lisent ensuite, et regardent les Espagnols comme des ignorants et des barbares. Totit le mal vient de ce que nos auteurs ont fini par regarder leur travail comme une af&ire de commerce : la comédie qui leur rapporte le plus d'argent est la meilleure pour eui. Quelques-uns d'entre eui connaissent fort bien toutes les règles qu'ils violent ; ils seraient en état de bien faire , la nature leur en avait donné le taleut : mais ils préfèrent des succès aisés h une gloire durable, et saerifientles suffrages de l' éternelle postérité aux applaudissements d'un jour. Je ne puis surtout le pardonner à un des plus beaux génies de notre Espagne , dont le nom, iustementcélèbre, est honoré del'Europe entière, et qui, par une faiblesse coupable pour un public indigne de lui , néglige souvent d'être par^t '.
nJeconclusdonCimonsienr le chanoine, qu'il faudrait d'abord ramener peu à peu notre nation au bon goût, en bannissant du théâtre-, en empêchant l'impression de toute comédie et de tout roman où l'histoire, la vérité, le bon sens, seraient blessés, eu répandant le plus possible les ouvrages des anciens , et présentant sans cesse aux jeunes gens ces modèles admirables de génie et d'éloquence. »
I.es deux ecclésiastiques, tous deux paiement éprisde l'amour des lettres , allaient continuer à discuter, lorsque le barbier les fit apercevoir qu'ils étaient arrivés au petit vallon où il était d'avis qu'on se reposât. Le chanoine voulut s'y arrêter : il leur offrit de bonne amitié les provisions qu'il portait avec lui, et SCS domestiques , par son ordre , mirent le couvert sur l'herbe.
' CervaDloa voulu parler doLope de Vép, ton coatempofain, CetU ciitfliie, Juste et pi^, lui attira ta pliû liolenlet Injaraa do odubleun de Lapt,
" iaujomd'iiuldacoDtndÏGlean.eiiEipaEiieparmlKsuiteu»
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Saocho voyant le curé et le barbier loin de ia chatreile n'avait pas manqué de profiter de leur absence pour s'entretenir avec son maître. • Monsieur, lui avait-il dit â demi-voii, pour l'acquit de ma consraence je dois vous instruire d'un fait qui vous expliquera peut-être de grandes choses : c'est que ces deux fantômes que vous voyez avec des masqi^es sont le curé de notre paroisse et maître IVicolas le barbier. Cela doit vous faire comprendre qu'il y a du micmac dans votre enchantement ; et si vous me permettez de vous faire une petite question , j'espère vous prouver, ciair comme le jour, que nous sommes tous deux lesdupes de la malice des envieux. — Parle, monfils, répondit don Quichotte, ' parle avec toute liberté ; méfie-toi cependant de ce qui parait à tes yeux. 11 est très-possible et U^-vraisemblable que les enchanteurs aient pris la Bgure de maître Nicolas et de notre curé, aûn de mieux nous tromper : ces métamorphoses ne leur coûtent guère ; et tu sais bien que ce que l'on voit est toujours ce qu'il Wt le moins croire. — Ob! monsieur, je ne suis qu'un sot, ou il y 3 quelque anguille sous roche : ma petite question va le démontrer ; mai^ je n'ose pas vous la faire- — Ose tout dire , mon fils ; je te répondrai sfec franchise. — Monsieur, depuis votre prétendu endiantement, je voudrais savoir si vous avez senti le désir de sortir de votre cage. — Sans doute, je désire fort d'en sortir. Je ne t'entends pas, Sancho. — Je le vois bien; écoutezmoi. Les chevaliers les plus errants paisible, lorsqu'ils ont bu de l'eau limpide des ruisseaux , sont quelquefois obligés d'aller passer un p^t moment tout seuls, debout contre un arbre; je
vous demande — Oh! je t'entends, et je t'avoue, mon ami,
qu'à l'instant même oiï je parle je désirerais vivement d'avoir cette liberté. — Justement , voilà le nœud ! Ne m'avez-vons pas dit cent fois que les enchantés ne mangeaient ni ne buvaient, ni ne dormaient, ni ne faisaient rien de ce que font les autres hommesp Or, ce que vous venez de m'avouer prouve, comme un et un font deux , que vous n'êtes point enchanté. ■
OHnroe Técnyer parlait ainsi, la charrette arriva dans le vaU Ion , ofi le curé , le chanoine et le barbier s'étaient déjà mis à table. Les bœub forent dételés. Le bon Sancbo vint prier le curé de vouloir bien faire sortir son maître de la cage, parce qu'il
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était absolament oécessaiFe qu'il prit no moment le grand air. Le ouré ne s'y refosa peint-, mais il exigea que notre héros donnât sa- parole de chevalier qu'il Beebercherait point à s'échapper. • Je la donne, cria don Qniebotte , et je suis surpris q ne tous la demandiez , mesEienrs les magiciens , pnis^e vous pouvez d'un taû mol attacher mes pieds à Ja terre! »
AnsGitdt il fut défivTé : on hii délia les mains. La première chose que fit don Qniohotte fut d'élever ses grands bras en allongeant son maigre corps. De là courant à Roscinante : " Pieur des coursiers, lui dît-il en le frappant doucemeoï sur la croDpe, j'espère -de la lonté du ciel qu'avant peu nous nous reverrens contÎBuaiit ensemble notre noble exercice. " Appès ces mots, i»ononeés d'une voix altière, il s'éteigne de quelques pas , et revient MentSt se mettre à dtner avec tonte la compagnie.
CHAHTRE XLIX.
UlVUHE CONVEBBk'nOll ESTRE DOS QOICBOTTE E
notre héros , paisible et de sang-froid, parla pendant le repas sur divers snjets agréables avec autant de sens que d'esprit. Le disnoine , «i l'écoutant , ne pouvait se lasser de le regarda ; il ne comprenait point que cet homme qui annouçait tant de lumièresi de jui^inmt, d'élequenoe, (ih ce même fou qu'on était obligéd'enfermer dans une cagepoar le ramener chez lui. « Seigneur geotilbomnH , dit-il , daignez me permettre , en faveur de l'estime et de Tmiérét que vous m'inspirez , de vous parler avec franchise. Comn'>Hit st peut-il qu'avec tous les doiK que vous avez reçus de la natme, tes CMnaissanoes que l'étude vous a fait acquérir, et cet excellent esprit qui éclate dans vos discours, voua TOUS laissiez égarer par les chimères que vous avez lues , BU point de vous croire enchanté? Vous savez aussi bien que moi que les histoires des Amadis, Finlanéian, <te ImrscompagnoDS , sont des recueils de mensonges , dénués pour tels par ievTS Buteurs mânes. Je conçois et ne blâme point que les rérals des hauts ^H d'armes exaltMit votre tête vi\'e , réveillent votre valeur, voua donsent cet mthoosiatme seul capable des grandes
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choses : mais pourquoi ne c lie rcbez- vous pas dans riiistoire ces exemples , ces beaux modèles dont voire âme ardente a besoin P vous y trouveriez des béros dignea de votre ad mira lion. Nepcusezvous pas qu'un César , un Annibal , un Alexandre , un Cid , un Gonzatve de Cordoue , ne valent pas un peu mieux qm las diimériques chevaliers errants ?AlloDs! seigneur don Quicbotte,'re* venez enfin à vous-ménie, £aites usage de votre raison, et re|)cejiez dans l'estime des bommesla place que vous devez joccapet. Jeue vous demande pourcela que de dunger de lecture ; et je vous réponds qu'avant peu vous serez le geutilhomme de la Manche le plus iusiruit , le plus aimable, le plus respecté pour sas maors, sa bravoure et sa vertu. <
Doo Quichotte écoutait le cbanoine avec une grande attention. Lorsqu'il eut lini : <• Seigneur, répondit notre béros, il me semble que le but de votre discours serait de jeter quelque douta sur l'existence des chevaliers errants , ainsi que sur la vùité, l'utilité des livre» de chevalerie, que vous paraissez regarder comme frivoles, dangereux, capables de troubler l'esprit, la raison de certains lecteurs , et de les mener jus(}u'au délire de s'imaginer qu'ils sont encbaotés. — Oui, seigneur, reprit lecliauoine, charmé de voir don Quicliottc résumer ce qu'il avait dit avec tant de cdmeet de suite. — D'a[«És cette opinion, reprit le chevalier, j'ai de justes raisons de conclure que ce n'est pas moi, mais vous quiètes véritablement enchanté. Sans cela, monsieur, comment concevoir qu'un homme aussi instruit que vous le paiaisseï osât révoquer en doute ce que l'uaivecs entier s'accorde à nous raconter d'un Amadis , d'un Fier-à-bras, d'un Charlemagne, d'uu Juan de Merlo, d'un Bélianis, d'un Fernand de Guevara^et d'ujie foule d'autres héros dont les actions sont rapportées avec Us plus petits détails ? Les amours de Thslaa et de la reine ïseult, de Geneviève et de Laneelot, dont Is bonne vieille dame Q^intagnone était la médiatrice, sont si connues, si asévées, que ma grand'mère me disait en voyant passer ime «ieille femme coifféed'une manière antique: -Mon petit-Us^r^aide bien,, voilà " la dame Quintagnone. ■ Ma grand'mère l'avait donc connue, ou du moins avait vu son portrait. Si votre ioecédulité ne se rend point à de telles preuves, niez donc aussiqu'iljeut un Hectort
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un Achille , une guerre de Troie, ud Artus roi d'AngleUrre , un Pierre de Prorence , une MagdeloDe. Cepeudaut , lorsque vous irez au grand arsenal de Madrid , vous y verrez la cheville avec laquelle Pierre de Provence faisait mouvoir son cheval de bois. Cette cheville, un peu plus grosse qu'un fort limon de charrette, est auprès de la selle de Babiéça , ce ùmeux coursier du Cid : ce qui prouve, ce mesenihle, d'une manière incontestable, que le Cid et Pierre de Provence ont existé véritablement.
■ Jevous prouverais de même, par des monuments authentiques , que Roland , Renaud son cousin , Gonzaive de Cordoue , Tristan deLéonois, Pelage, les pairsde France, nesont point du tout des Êtres imaginaires ; que leurs histoires sont certaines; et que pour les révoquer en doute il faut renoncer à toute li^que, comme il faut renoncer au bon goilt pour ne pas se plaire à celte lecture. Quoi de plus agréable , de plus amusant que les aventures qu'on y trouve '. Ne seriez-vous pas charmé, monsieur, si, au moment que nous j>Br]ons, nous voyions paraître devant nous un immense lac rempli de couleuvres, de serpents , de toutes sortes de bêles horribles , et que du milieu de ce lac une triste voix nous criât : Chevalier dont ta valeur ne redoute aucun péril, précipite-toi dans ces noires eaux si tu \enx jouir des grandes merveilles que renferment les châteaux des sept fées? Aussitôt je me recommande à madame. Je m'élance au milieu du lac, j'arrive dans un lieu charmant , dans une campagne riante, où, sous des berceauideverdure, je vois coulera mes pieds des ruisseaux d'un pur cristal; j'entends chanter sur ma tête mille et mille oiseaux divers ; je m'avant^ au milieu des fleurs et des arbrisseaux odorants , à travers tes fontaines de jaspe, les pavillons de marbre, les grottes de coquillages , et mille autres monuments des arts, où, en épuisant tous les secrets du goût , en réunissant toutes les richesses , l'un est enfin parvenu à imiter, à varier, à surpasser la nature. J'arrive, en admirant, jusqu'à un superbe château dont les murailles sont d'or, les créneaux de diamants, les portes de saphirs : vous jugez que je m'arrête pour considérer ce château; mais voici douze demoiselles qui viennent m'environner et m'introduire dans le palais. Là , ces demoiselles me déstiahillent , me mettent nu