‹ Don Quichotte de la MancheChapitre 71 sur 146 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

COMMENT BE COHMISEKT AVEC DON QDTCBOTTG LE Cl'IlÉ ET LE BUBIBR.

Cid Hamet BeaengeU raconte, au oomnieDcemeal de cette seconde partie, que le curé etlebarbierfurentprè8d*un mois sanc voir don Quichotte, de peur de lui renouTeler le souTenir des clioses passées. Ils n'en visitaieut pas moins sa nièce et sa gouvernante, leur recommaDdant toujours de veiller sur le malade; de ne loi donner que des aliments aaina, nourrissants, propres i fortifier son estomac et sa tAe. Les pauvres filles suivaient cet avis avec une scrupuleuse attention ; elles commençaient même à se flatter, d'après la tranquillité de leur maître, qu'il avait repris sa raison. Cette nouvelle engagea ses deux amis ii lui faire une visite, après s'être donné parole de ne point parler de chevalerie, et d'éloigner tout ce qui pouvait rouvrir une cicatrices! fraîche et si tendre.

Ils allèrent donc chez le bon voisin, qu'ils trouvèrent assis dans son lit, vêtu d'une camisole de laine verte, la tête couverte d'un bonnet rouge, et si maigre, si décharné, qu'il ressemblait à une momie. Ils furent parfaitement reçus, demandèrent à don Quichotte des nouvelles de sa santé : celui-d leur en renditcompte avec tout le sens possible, et la conversation «'étant engagée suc les affaires d'État, chacun à son tour gouverna l'Espagne, réforma les abus, établit des lois, détruisit et recréa tout d'une manière parfaite. Don Quiehotte parla si bien, que ces deur amis ne doutèrent plus qu'il n'eût recouvré tout à bit sa raison. La gouvernante et la nièce, présentes à cet entretien, pouvaient à peine contenir leur joie ; et le curé fiit si satisiait , qu'il crut ' pouvoir essayer de toucher de loin à ta chevalerie.

Il prétendit avoir reçu des nouvelles de Madrid, par lesquelles en lui apprenait que le Turc armait puissamment; on ajoutait.

disait-il , que sa majesté , inquiète de ces pré parât ifs .qui menaçaient toute lii cliréiieuté, faisait mettre en état de défeuse les côtes de Waples et de Sicile. « Sa majesté a raison, répondit froidement don Quichotte ; mais peut-être ne pense-t-elle pas au moyen le plus sût qu'elle ait pour repousser ies infidèles. Si elle me consultait je le lui indlquwais. » Ah ! t'y revoilà , pauvre don Quichotte! dit en lui-même le curé. Le barbier demanda quel était ce moyen. "Il est fort simple, reprit notre héros après s'être fait prier quelque temps ; le roi n'a qu'à faire publier un ordre à tous les ebevaliers errants d'Espagne de se rassembler près de lui : quand il n'en viendrait qu'une deini-dowuine, vous conviendrez qu'il y en aurait assez pour mettre le Turc à la raison ; j'en connais même certain dont le bras seul suffirait. — C'est fait de nous ! cria ta gouvernante ; mon maître vent redevenir chevalier errant. — Redevenir! répondit don Quichotte en la regardant Gxemenl, je n'ai pas cessé de l'être, et je mourrai tel, grâce à Dieu.

■ — Vous me rappelez, dit alors le barbier, un petit eonte que je veux vous faire. Dans la maison des fous, à Séville, était un jeune gradué que .^es parents avirient fait enfermer pour causede démence : ce gradué , au bout de quelques années de retraite , écrivit a l'archevêque que Dieu lui avait fait la grâce de lui rendre la raison ; que ses parents, pourjouir deson bien, eonlinuaient à le priver de sa liberté, et qu'il demandait justice. L'archevêque, frappé du bon sens qin régnait dans toute la lettre, envoya un de ses chapelains causer avec le jeune homme, s'assurer par lui-même de l'état de sa télé, avec l'ordre , s'il n'était pas fou, de le foire sortir sur'te-cbamp. Le chapelain, après une heure ou drax de conversation avec le gradué, ie trouva si raisonnable que , malgré ce que put lui dire le directeur de la inaison,il ordonna que le jeune Inmmefât libre, et voulut même l'emmener aveelui voirl'ardievéque. Le gradué, revêtu des habitsdesonetat, deaianda lu chapelain la pernaission d'aller prendre congé de ses anciens camarades; le chapelain y consentit, et l'aceompagna- Comme ils passaient ensemble devant le^ loges des fous, à qui noUe jeune homme disait adieu, un de ces fous, couché tout nu sur UDeiiatte,-3e lève et demande aiec de grands cris quel Était

FAKTIK U, CRAP. I. SS9

celui qui s'oiaHarL — C'cM moi, bom frcn,rêpoB£tk[pwhiéi DicDa pris pitié de mon mal. il l'a fût eeuer : î'espère qu'il sent anui bon poar voof. — Garde-toi , répondit le Ion , de nvtîr de cette nudM», Ù ti mx épaifoer à Sérille Taffreux eb3timeDt que je lai prépare. Ta sais que je dûs Japiter, que je tiens dans ma Hiain puiManle laphbe, la leadte, la grtie : si tu pan il ne pteuTU plDS. Legradoé te retoutnaai aton *en k chapdaia : Ne vous effrayez pas, ditril ; il eH vrai qu'il est Ja|Hter, et qu'il peal retenir la (duie; maiieomme jesoisNepluaej'iiKmderiiile pays. — Je n'en donte poJnt, répondit le diapdain : mais je croJi à propos, setgoeiur Neptune, de ne point fàetier le seigneur Jupiter; ee eoaséquenee, lenlrei, s'il toks platt , dans votre petite l<^e.

■ — MoDsieurle jaseur, reprit don QaidMlte, j^entendi fort bien votre conte ; mais je ne pense pas être Neptune, poun^retter do fond deimmimecestempsltenreiiieù la chevalerie protégeait la faHilesse et rinnoeenM, pimiaNàt l'orgueil et le vice; je ne pense pas £tie Keptime, pour voir aieedoukur et mépris que nos cberalie» d'à présent sont plus souvent revêtus de soie que oouverls delà coiTasse; qu'ib mènent une vie oisive, dïémiaée, souvent coupable, a« lieu de parcourir la terre comme les héros d'autrefois , toujours à cheval , dormanl sik la dure , au sein des déserts, des montagnea, s'etnbarqoant sur la mer or^ruse dans use borcpw sans voile , tans rame*, et bravant tous les périls ' pour chercher l'occasion de faire du bien. Si l'amour des vertus est folie, je conviens de bon eceur que je suis fou; car J'admire, j'adora Aaaadis, Palmeria, Tiran le Blanc, Lisvart de Grèce, Béliauis,ler(HS(dirin, Renaud, Roger, parce qu'ils étaient les modèles du courte, delasagesse, de la douceur, de labiHuiefoi, de toutes les qualités qui rendent les hommes aimahleS' Tous ces guerners furent des chevaliers errants-, et s'il est itksenié de faire des v«ui pour qu'il y en ût encore de pareils, qui puissent honorer et défendre l'Espagne, vous pouvez me laisser dans ma to^e, selon l'avis du seigneur Jupiter.

■ — Mon cher voisin, dit alors le curé, je seraisde votre sentiment sans un petit scrupule qui me tourmente : je suis forcé de vous avouer que j'ai quelquefois des dontes sur l'existence Ue ces

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héros que voua venez de nommer. Dans mes jours d'iocrédulité je Tais jusqu'à soupçonner que leurs histoires sont des mensonges inventés pir des esprits creux qui n'avaient rien de mieni àfaira; ces soupçoDs-là me désolent, mais ils reviennent malgré moi.— Ah! moD Dieu ! reprit don Quichotte, est-il possible que vous partagiez une erreur que j'aidéjà vue à beaucoup de gens! elle serait bientât dissipée avec un peu d'étude et de réfleiioD. Depuis que j'ai approfondi cette matière, jesuis si persuadé de l'eiistencedes chevaliers, qu'il me semble les avoir vus. Je suis sûr, patexeinple , qu'Amadis était d'une haute taille , beau , bien fait, d'gne physionomie ouverte , la barbe nn peu noire , mais le teint fort bUmc, les veut doux et animés. Renaud ne lui ressemblait point: il avait le visage large, des couleurs très-vives, le regard andadeux et malin. Pour Roland , c'était tout autre chose ; ses épaules fortes, son teint basané, son air menaçant, n'annonçaient pas ta politesse et la bonté de ce héros si malheureni en amour. Te TOUS peindrais de même les autres; et si on me les montrait je tes reeonnattrais tous. — Le géant Moi^nte était-il bien grand? demanda mattre ??ico1as. — Quant aux géants, répondit don Quir chotte, j'espère que vous ne doutez pas qu'il n'y en ail, puisque l'Ëcriture sainte nous assure que Goliath avait sept coudées et demie de haut ; ce qui fait une assez belle taille. De plus , vous savez qu'en Sicile on a trouvé des ossements humains d'après lesquels il est démontré géométriquement que ceui à qoi appartenaient ces os étaient plus grands que des tours. Malgré toat cela, s'il faut vous parler vrai, je n'ai jamais cm que Moi^nte tût aussi énorme qu'on le dit; et voici mes motifs, que vous trouverez justes : ses historiens nous racontent qu'il couchait souvent dans les châteaux, dans les maisons où il se trouvait; puisqu'il pouvait tenir dans les appartements, il n'était donc pas d'une grandeur démesurée. »

Cette conversation , qui divertissait le curé , fut tout à coup interrompue par des cris qu'on entendit à la porte.

riB.'ttt II, cHir. II.

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