‹ Don Quichotte de la MancheChapitre 82 sur 146 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Don Quichotte, triste et pensif, marchait en réfléchissant à la malice des enchanteurs, et aux moyens de rendre a Dulcinée sa figure et sa dignité premières. Ces idées l'occupaient si fort , que les rênes de Hossioante paient échappées de ses mains sans • ^u'il s'en fdt aperçu. La pauvre bAe en profitait pour s'arrêter de temps va temps, et pattre l'berbe qu'elle rencontrait. ' Mouaieur, lui dit tout à coup Sanebo, le désespoir ne sert jamais qu'à augmenter le mal. Je ne vous reconnais plus du tout. Qu'est devenu ce courage dont vous avez fait preuve dans tant d'oecasions f Que diable est ceci? Sommes-nous Espagnols ou non' Que Satan puisse emporter toutes les Dulcinées du monde,, plutât que de tmt un chevalier errant comme vous tomber malade de chagrin, — 'Ah, mon ami I répondit le héros ensoupirant, respecte, respecte dans tes discours celle dont ]*ai causé l'infortune. Sans moi, sans l'horrible haine de mes ennemis, elle serait encore l'omemesit de l'univera. Qui le sait mieux que toi , trop heureux écuyer, i qui du moins les méchants n'ont pas dté le bonheur de conlempter sa beanl^ divine ? — Cest vrai, je l'ai toujours vue comeie elle est, et je suis encore ébloui de l'éclat de ses denx yeax, qui ressemblaient à denx grosses perles. — Deux perles , mon fils ! tu te trompes : ses yeux devaient ressembler à des saphirs. Tu veux sans doute parler de ses dents. — Il est possible , mtmsieur, que j'aie pris l'un pour l'autre ; J'étais

troublé prestiue autant que vous. Ce qui me fait le plus de peine, c'est de soQger que dorénavant les géants ou les dievaliers vaincus que vous enverrez aux pieds de madame Dulcinée auront beaucoup de peine à la reconnaître sous sa nouvelle figure. Je crois les voir, ces pauvres diables, «ourant les rues du Toboso, comme des imbéciles , demandant partout la princesse , qui leur passera devant le nez sans qu'ils s'en doutent. — Il faut espérer, Sancho, que l'enchantement ne s'étendra pas jusqu'aux géants que je pourrai vaincre. Au surplus, pour en être instruit, j'ordonnerai aux deux premiers de venir me rendre compte de leur voyage. — Vous ferez très -sagement; car il est bon de savoir comme on vit. "

Don Quichotte allait répondre , lorsqu'il vit tout à coup paraître sur le chemin une charrette découverte, remplie de personnages fort extraordinaires. Celui qui conduisait les mules était un diable hideux. Après lui venait la mort , sous la figure d'un squelette humain ', un ange, avec de grandes ailes ', un empereur, portant sur sa tête une belle couronne d'or ; à leurs pieds l'Amour enfant tenait son arc à la main ; un guerrier couvert de ses armes , et d'autres figures non moins singulières. Notre héros, surpris, arrêta son coursier; Sancho se mit â trembler de toutes ses forces. Bientôt le vaillant don Quichotte se réjouit de ce nouveau péril ; else plaçant devant la charrette : •. Charretier. s'écria-t-il , cocher, diable, qui que vous soyez , qui semblez mener la barque à Caron , apprenez-mot qui vous êtes, où vous allez, d'où vous venez. — Seigneur, répondit le diable, nous sommes des comédiens de campagne : c'est aujourd'hui l'octave de la Fête-Dieu ; ce matin , dans un bourg situé derrière cette colline , nous avons représenté la tragédie des États de la mort ; cesoir nousdevons lajouer encore dans ce village que vous voyez d'ici. Nous avons pensé que ce n'était pas la peine de nous dé- ' sbabiller, et nous voy^igeons comme nous voilà , afin d'être tout prêts en arrivant. Cette mort que j'ai l'honneur de vous présenter est un jeune homme très-aimable , qui est l'amoureui de la troupe^ la femme de l'auteur fait les reines ; celui-ci les empereurs, cette jeune lilleles anges; et moi les diables, à votre service ; personnage fort impartant, et qui mène toutes les in-

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