PARTIE II, CUkP. IX. 28S
trigues au théâtre comme dans le monde. — Sur ma parole de chevaliererrant,répondit alors donQnichotte, j'avais d'abord cru quec'était quelque grande aventure qui m'était réservée. On a raison de dire qu'il faut se méfier des apparences. Passez, passez , braves gens ; allez jouer votre tragédie, et disposez même de moi si je peux vous être bon à quelque chose ; car dès mon enfance j'aimai le théâtre et ceui qui en font profession. »
Tandis qu'il parlait, un des comédiens, resté en arrière, lejoïgnit ses camarades. Celui-Iâ était velu de diverses couleurs et tout couvert de grelots : an bout d'un bâton qu'il portait h la mainétaientattachées trois vessies, dont il frappait vivement la terre, et qu'il agitait dans l'air, en sautant avec ses grelots. Rossioanteeut peur de ce bruit; pour la première fois de sa vie, il s'avisa de prendre le mors aui dents, et d'emporter son maître ilans la campagae. Saocho, voulant le ramener, se jette àbas de son âae , et court après Rossinante ; le diable aux grelots saute h l'instant même sur l'âne laissé par Sancho, le force d'aller à coups de vessie, et vole avec lui vers le village. Pendant ce temps , le pauvre Rossinante ne manqua pas de faire ce qu'il faisait toutes les fois qu'il lui arrivait de s'égayer ; il tomba rudement avec don Quichotte, et demeura couché près de lui. Sancho, voyant d'un câlé son maître à terre, de l'autre sou flne allant au galop, frappé continuellement par les bruyantes vessies, ne savait plus auquel courir. Sou bon taaturel l'emporta cependant ; ce fut son maître qu'il préféra , malgré les douleurs profondes que lui causait chaque coup de vessie donné sur son âne, et qui venait retentir au fond du cœur de Sancho. laquiet, troublé, désolé, le triste écuyer releva le héros, le remonta sur Bossinaale , en lui disant : •> Monsieur, le diable «naporte mon âne. — Quel diable ? reprit don Quichotte.— Pardi ! celui des vessies. Voyez , ô mon Dieu! voyez comme il le fait galoper. — Suis-moi, je vais te le faire rendre, fussent-ils déjà tous deux arrivés dans le plus profond de l'enfer. •
Par bonheur, dans ce même instant l'âne et le diable culbutèreut ; et l'âne , libre après sa chute , s'en revint au grand trot verasonmallre. "Le voici! s'écria Sancho Ile voici! Oh 1 je m'en doutais , le b<m animal ne peut vivre longtemps sans moi. Ce
n'est plus la peioede vous fat^er.—Conimentl s'écria don QuidwtU, tu penses que je laisserai raadace de ce diable impunie ? Kon, je veux le châtier, fdt-ce sur l'empereur lui-même. -~ Ne vous y frottez pas , monùeur, il n'y a rien à gagner avec ^es comédieus. Ceux dont le métier est d'amuser les autres ont toujours tout le monde pour eux; jamais on ne leur donne tort.— 14'importe , Sancfao ; mon bras me suffit , quand même l'univers combattrait pour eiii. "
11 court aussitôt après la charrette, en proférant des menaces terribles. Les comêdietis , qui les entendirent et qui le virent s'approcher, se jetèrent prompteiitent à terre , ramassèrent de gros cailloux : et la mort , rangeant en bataille l'empereur, l'ange, l'amour, la reine, et le diable cocher, attendit notre chevalier dans une excellente disposition. Don Quichotte , étonné, s'arrêta pour examiner son terrain , et voir comment il pouvait attaquer avec avantage ce redoutable bataillon. • Monsieur, loi dit alors Sancho , je vous demande s'il n'y aurait pas plus de témérité que de bravoure à un homme seul de prétendre vaincre une armée commandée par la mort en personne , et composée d'empereurs et d'anges. D'ailleurs dans tout ce monde-là il n'y a point de chevalier errant. — Tu as raison, Sancbo; c'est toi seul que celte affaire regarde. Je dois être simple spectateur, et ne t'aider que de mes conseils. Allons, mon fils, mets Tépée à la main; et va toi-même venger ton âne. — Cest fort bim dît; mais n)on âne et moi nous pardonnons à nos ennemis; noua sommes bous, pacifiques, doux, et nous «ubtions les injures. — Ala bonne heure, chrétien Sancho; et si ta elémence te porte au pardon, nous ferons bien de laisser ces fàutdoies pour eoarir à des aventures un peu plus dignes de nous. >
A ces mots il tourne bride et poursuit froidement ta roule, tandis que la mort et son escadron, remontés dans la «barrette, continuent doucement la leur. Ce &t ainsi que cette épouvantable rencontre, grâce à la prudence de Sancho, n'eut point de suite funeste.