‹ Don Quichotte de la Manche, traduit de l'espagnolChapitre 1 sur 119 · CHEZ ANT. AUG. RENOUAHD · texte numérisé non relu

CHEZ ANT. AUG. RENOUAHD

ni" Sa!nt-Anilré>de>-Arci, n". 55.

iM. DCCC. XX.

JLoRSQUE dans la vie de Cervantes, im- /limée à la tête de Galatëe, j'ai jugé sévèrement la traduction française de don Quichotte, je n'avais point le projet d'en essayer une nouvelle. Depuis que j'ai succombé à cette tentation, il ne m'est plus permis de parler de la traduction ancienne. .Ile existe; et, quel que soit le jugement ifue l'on porte de la mienne, don Quichotte, dans notre langue, méritait plus d'un traducteur.

Le principal but de mon travail a été

l'espoir de faire sentir une vérité qui ne

me semble pas assez connue ; c'est que don

Quichotte, indépendamment de sa gaieté,

le son comique, est rempli de cette philo-

ophie naturelle qui, eu livrant au ridicule

de vains préjugés, n'en respecte que plus la saine morale. Tout ce que dit le héros, lorsqu'il ne parle pas de chevalerie, semble dicté par la sagesse pour faire aimer la vertu; son délire même n'est qu'un amour mal entendu de cette vertu. Don Quichotte est fou dès qu'il agit, il est sage dès qu'il raisonne ; et comme il est toujours bon , on ne cesse point de Faimer j on rit de lui, et l'on s'y intéresse ; on le sait insensé , et on l'écoute. Cervantes est peut-être le seul homme qui, par une invention aussi neuve, aussi différente de tout ce que l'on connaissait, ait forcé ses lecteurs de suivre long-temps, sans se fatiguer, les actions d'un extravagant dont on se moque sans cesse, et qu'on ne peut jamais mépriser, dont on plaint toujours le délire, et dont on admire souvent la raison (i).

(t) (c De tous le$ livres que j'ai lus, Don Quicc chotte est celui que j'aimerais mieux avoir fait », Saint-Évremond, lettre «u maréchal de Crôjuy.

Je n'ignore point que plusieurs personnes d'esprit et de goût aiment peu ce livre célèbre. Je n'ai pas besoin de leur démontrer qu'un ouvrage traduit tant de fois dans toutes les langues de l'Europe , et partout avec un succès égal, renferme nécessairement un très éminent mérite ; mais je voudrais que ma traduction pût leur donner une idée de cette réunion si rare de la morale et de la gaieté , de la finesse et du naturel, de l'imagination la plus brillante et de la diction la plus pure. Je voudrais encore rappeler à ces personnes si diflSciles que Cervantes écrivait au seizième siècle, lorsque le goût de la scolastique régnait encore dans toute l'Europe , lorsque les nations les plus policées ne lisaient que les monstrueux romans de chevalerie , et que les Français n'avaient pas même IcurAstrée. Cette réflexion, ce me semble, doit inspirer quelque admiration pour l'homme qui inventa dcs-lors le personnage si original de

Sancho, les intéressans épisodes de Dorothée, du Captif, du touchant Cardenio, modèle depuis imité par le peintre de Clémeniine; pour l'auteur qui remplit son livre de caractères tous difFérens, quoique presque tous aimables , et qui , sachant si bien nous attendrir lorsqu'il lui plaît, sait encore nous donner des îeçons de vertu, et nous faire rire long-temps sans jamais risquer d'alarmer la pudeur la plus délicate.

En abrégeant des éloges suspects dans la bouche d'un traducteur , je me hâte de convenir que l'on peut être rebuté par quelques plaisanteries prolongées ou répétées, par quelques tableaux peu agréables. Cervantes n'a pas toujours échappé. au goût de son siècle , et celui de sa nation n'est pas en îout point ressemblant au nôtre. D'ailleurs il m'est bien démontré que Cervantes fit d'un seul jet la première partie de son ouvrage , sans même se donner la peine de relire ses brouillons. Beaucoup d'oublis de

sà part prouvent jusqu'à l'évidence cette assertion (i). N'espérant point faire passer dans ma langue les continuelles beautés qui compensent si fort ces taches légères, j'ai cru devoir les affaiblir, en adoucissant certaines images, en changeant quelquefois des vers trop éloignés de notre goût, surtout en supprimant les répétitions , et abrégeant des digressions, neuves sans doute

(i) Dans le chapitre V, la gouvernante dit au curé que don Quichotte est absent depuis six jours : il n'est parti que de la veille. Au chapitre VU, Sancho appelle sa femme Jeanne Gcttièbes : dans tout le reste de l'ouvrage elle s'appelle Thérèse. Sancho, dans le commencement, ne dit presque point de proverbes. Au chapitre XXIII, Ginès de Passamont vole l'âne de Sancho; et à la page suivante Sancho suit son maître, monté sur son une. Le temps , les époques , ne sont presque point observes. Je pourrais citer plusieurs autres distractions, iloni je me suis permis de réparer quelques-unes, et (|ui ont été relevées avec impartialité par le savant auteur espagnol de l'AnALYSC oc dos Quichotte.

lorsqu'elles parurent, mais devenues aujourd'hui communes; enfin en serrant beaucoup les récits, et suppléant par la rapidité à des ornemens que je ne pouvais rendre. Les admirables romans de Clarisse et de Grandisson nou&oût été donnés ainsi : leur gloire n'en a pas souffert j et les personnes tolérantes, qui n'exigent pas que tout traducteur se dépouille de son bon sens et de son goût, peuvent s'en rapporter à mon amour pour Cervantes de l'extrême attention que j'ai mise à ne retrancher de son ouvrage que ce qui n'aurait pas semble digne de lui dans le mien.

Puisse mon zèle me faire pardonner, par ceux qui savent l'espagnol , la hardiesse d'avoir abrégé un livre que j'admire autant qu'eux, que je trouve comme eux un chefd'œuvre d'esprit , de finesse , de grâce ! Mais la grâce des mots dans un idiome n'a pas toujours son équivalent dans un autre; et l'on doit alors, ce me semble, supprimer

ce qui serait longueur sans cette grâce des mots.

Je n'espère guère que cet humble aveu m'attire l'indulgence de tous les lecteurs pour les libertés que je me suis permises : cette crainte est un motif de plus pour répéter que ce qu'on trouvera de moins imparfait dans ma traduction reste toujours, malgré mes soins, infiniment au-dessous de l'original ; qu'un des plus grands charmes de cet original ,. c'egt l'élégance continuelle et l'heureux mélange de tous les styles. Cervantes s'élève souvent jusqu'au ton le plus oratoire, le plus poétique, lorsqu'il fait parler don Quichotte : il emploie le langage naïf et piquant de la véritable comédie dans les réflexions de Sancho; il sait trouver une autre manière aussi naturelle , aussi gaie , mais cependant difTércntc , [uand il amène sur la scène des pâtres ou des chevriers; et il revient, sans qu'on s'en aperçoive , à son rôle d'historien , dans une

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