PARTIE I, CHAP. XXIV. 2i
grande ville de l'Andalousie ; ma famille est noble et riche : ces avantages de la fortune ne m'ont pas rendu moins à plaindre. Dans la même ville vivait une jeune personne à qui le ciel avait prodigué tous ses dons : on ne savait qu'aimer davantage , de la grâce ou de la beauté de Lucinde. Elle était aussi noble , aussi riche quemioi; mais elle fut moins constante: puisset-elle être plus heureuse I J aimai Lucinde, je la chéris , je l'adorai dès mes plus tendres années : Lucinde, encore enfant, m'aimait avec îa bonne foi de son âge. Wos parens ne gênèrent point cette inclination naissante; ils n'y iTOjaient, sans se le dire, qu'un hjmen futur convenable à tous deux. Cependant , lorsque Lucinde eut quinze ans, son père se crut obligé de lui défendre de me recevoir. Ah! combien de lettres , combien de billets nous uous écrivîmes, combien j envoyai de vers, de romances
Lucinde! Notre amour en devint plus fort. Mon cœur, intimide jjisqu'alors par le respect • T>ie m'imposait la présence de ma maîtresse,
lit plus hardi loin d'elle ; ma plume ne crai- ^ait point d'exprimer Ce que ma bouche n'eût prononcé qu'en tremblant ; et LuciiHl»- <'--•■■' m'écrirc ce qu'elle ne m'eût pas dit.
Enfin» ne pouvant vivre sans elle, je toulus faire dérider mon sort; j'allai moi-même
2i6 DON QUICHOTTE,
ti-ouver le père de Lucinde , et je le priai de m'accorder sa fille. Il me leçut avec amitié , me répondit que ce mariage honorerait également les deux époux; mais il ajouta que j'avais un père, que c'était à lui à faire cette demande, et que Lucinde ne pouvait pas devenir sa bellefille sans qu'il eût téjnoigné qu'il le désirait. Je trouvai cette réponse juste ; je le remex'ciai de ses bontés, et je courus chez mon père pour l'engager à faire la démarche qui devait assurev mon bonheur.
En entrant dans son appartement, je trouvai mon père une lettre à la main. Sans me donner le temps de parler : Cardenio , me dit-il , cette lettre va t'instruire de ce que veut faii'e pour toi le duc Richard. Ce duc Richard , comme vous savez , est un grand d'Espagne dont les domaines sont en Andalousie. Il écrivait à mon \ père pour le prier de m'envoyer auprès de lui , afin que je devinsse ^e compagnon , l'ami de son fils aine , l'assurant qu'il voulait employer son crédit à mon avancement , à ma fortune . et m'assurant d'avance de son amitié d'une manière si flatteuse , si franche , si éloignée du ton des protecteurs ordinaires , que je sentis bien moi-même que je ne pouvais refuserd'aller au moins le remercier. Cardenio , me dit mon père , vous partirez- dans deux jours , vous von >