PARTIE I, CHAP. XXÏV
lituie de mon âme : il est vrai que j'aurai peut-être un peu de peine à les retrouver à cause de la malice de certains enchanteurs. Pardon si, malgré ma promesse, j'ai interrompu votre récit; mais je ne suis plus maître de moi dès que.j'entends parier de chevalerie. Daignez, continuer, s'il vous plait; j'écoute avec autant d'attention que d'intérêt.
Pendant que don Quichotte parlait, Cardenio , rêveur et pensif , avait laissé tomber sa tête sur son sein , et i-egardait fixement la tene. Notre chevalier le pria deux fois de poursuivre. Cardenio ne répondait point.
Tout à coup, regardant don Quichotte avec des yeux égarés : Non, dit-il, personne au monde ne m'ôtera de la tête, et je croirai toujours fermement , malgré tous les faquins qui diraient le contraire, que la reine Madasime couchait avec maître Elisabeth. Cela est faux, s'éccia don Quichotte avec un jurement terrible; la reine Madasime fut une princesse respectable qui ne couchait point avec des chirurgiens : celui qui dit semblable calomnie est un infâme , un poltron , un menteur^ et je le lui piouverai à pied , à cheval , armé , dés-, armé ^ comme il lui plaira. Cardenio, que son accès de folie venait de reprendre, «'entendant traiter de menteur, saisit une grosse
I ierre et la jeta de toute sa force à la poitrine de don Quichotte , (jui fut renversé sur le dos. Sancho , voulant venger son maître , tombe à coups de poings sur Cardenio^ mais celni-ci, se l'élevant, a bientôt jeté l'écu^er par terre , et se met à danser sur son corps. Le chevrier, <jui tente de le défendre , va lui tenir compagnie; et Cardenio , lassé de battre, s'en letouinie vers ses rochers. Sancho s'en prend alors au chevrier de ce qu'il ne les avait pas avertis que cet homme était fou furieux. Le chevrier soutient qu'il le leur a dit; Sancho aflSi'me le contraire : tous deux se fâchent , et finissent par se prendre à la barbe. Don Quichotte veut les séparer : Non , non , criait l'écujer, laissez-moi frapper à mon aise; cet homme n'est pas chevalier errant. Notre héros parvint enfin à lemettre la paix ; et désirant, malgré sa querelle, d'entendre la fin de l'iiistoire de Cardenio, il prit congé du chevrier, remonta sur Rossinante , et s'achemina de son mieux sur les traces de celui qu'il cherchait.
l-IN DU TOME PUEMlEtl.