‹ Don Quichotte de la Manche, traduit de l'espagnolChapitre 117 sur 119 · PARTIE I, CHAP. XXIV. 2ig · texte numérisé non relu

PARTIE I, CHAP. XXIV. 2ig

les obstacles , et s'éteint dès qu'il est satisfait. Nous partîmes peu de jours après , avec la permission du duc : nous arrivâmes chez mou père , où don Feinand fut reçu comme le fils de notre bienfaiteur. Je revis Lucinde, je la retrouvai fidèle ; et je pensai , pour mon malheur , que l'amitié me faisait un devoir de confier mes amours/à Feniaud.

Frappé de tout ce que jeluidis-de la beauté, (le la sagesse de Lucinde, il témoigna le plus vif désir de la voir. Je cédai sans peine à ses vœux; je le menai près de la fenêtre où j'entretenais Lucinde ; la jalousie était ouverte , l'appartement éclairé. Don Fernand ne vit que trop bien celle de qui dépendait ma vie. 11 demeura muet, immobile, à l'aspect de tant d'attraits; il oublia ses amours passées , il oublia surtout l'amitié. Soigiicux pourtant de me cacher limpression qu'il avait reçue, il me félicitait de mon bonheur, paraissait souhaiter notre h^men , et voulut voir quelques billets de ceux que m écrivait Lucinde. Sans soupçon , sans défiance , je lui ils lire sa dernière lettre, où elle m'exhortait à demander sa main avec tant d'esprit et de grâce , tant d'amour et tant de pudeur, que cette lecture acheva d'enflammer le traître Fernand. Je me rappelle que dans cet instant les justes éloges

qu'il donnait à Lucinde m'importunèrent dans sa bouche; je fus frappé d'une lumière terrible ; et , quoique sûr comme de ma vie de la constance de ma maîtresse , le poison de la jalousie vint pour la première fois glacer mon cœur.

Peu de jours après , Lucinde , qui aimait beaucoup à lire les romans de chevalerie , me

fît demander Amadis de Gaule A ces mots

don Quichotte tressaillit; et ne pouvant contenir son émotion : Seigneur, inteiTompit-il si votre seigneurie avait dit, en commençant son histoire , que madame Lucinde aimait les livres de chevalerie, cela seul eiît assez prouvé qu'elle est belle, sage, aimable, spirituelle, parfaite. Dès ce moment, j'en suis sûr, je le soutiens, et je le soutiendrai. J'ose pourtant vous représenter qu'avec Amadis de Gaule elle aurait dû vous demander l'admirabh- Koger de Grèce; madame Lucinde aurait lu a\ec délices la belle aventure de Darajda et de Garaya , ^insi que les vers doux et tendies du charmant berger Darimei. Quand vous le pourrez, je vous demande en grâce de lui prêter cet excellent livre : si par hasard voi ne l'avez pas, faites-moi l'honneur de vei.ui chex moi , je vous en oiirirai trois cents autr« qui font la consolation de ma vie et la non.

Page 1