PARTIE ï, CHAP. IV
pardonnez-moi cette fois-ci , j'aurai plus de soin du troupeau.
A cette vue , don Quichotte , d'une voix forte et courroucée, adresse ces mots au laboureur; Chevalier féroce et lâche, qui ue rougissez pas de frapper celui qui ne peut se défendre , montez à cheval , prenez votre lance (il montrait uu long bâton tout auprès de la jument ) , je vous ferai voir combien votre action est I iidigne d un brave guerrier. Le paysan, voyant arriver cette grande figure armée , répondit avec soumission : Seigneur chevalier , ce jeune garçon que je châtie est mon valet , payé par moi pour avoir soin de mon troupeau. Il s'en acquitte si mal , que tous les joui» f'ai quelque brebis de mécompte ; et parce que je veux I orriger sa négligence ou sa friponnerie, il a 1 audace de dire que c'est pour ne pas lui payer sesgages. Sur mon Dieu comme sur mon me , je vous jure qu'il en a menti. Un démt-nti ! s'écria don Quichotte , un démenti devant moi ! Par le soleil qui m'éclaire , je ae sais pourquoi cette lance ne vous perce pas ù l'instant. Allons , déliez ce jeune homme , et payez-le tout à llieure , ou je vous anéantis.
Le laboureur baissa la tête, et, sans répliquer, délia le jeune garçon, à qui don Quichotte demanda combien lui devait son maître .
4o DON QUICHOTTE.
Neuf mois , repi'it le berger , à sept rëaux chaque mois. Notre chevalier compta que cela faisait soixante et trois réaux ; il ordonna au laboureur de les payer sur-le-champ , s'il ne voulait pas mourir. Celui-ci, tremblant de peur, assura qu'il ne < evait pas tant, parce qu'il fallait retrancher du compte trois paires de souliers fouinies au berger , plus deux saignées qu'on lui avait faites dans une maladie. Non, i-eprit don Quichotte , ces deux ai-ticles iront pour les coups qu'il a reçus. S'il a déchiré vos souliers, vous avez déchiré sa peau ; et si le barbier lui tira du sang étant malade , vous lui en avez tiré se portant bien : l'un acquitte l'autre. A la bonne heure , dit humblement le laboureur : mais je n'ai point d'argent sur moi ; qu'André se donne la peine de venir à la maison , je lui compterai ses réaux. A d'autres , s'écria le berger ; Dieu me préserve de le suivre ! nous ne serions pas plutôt seuls , qu'il m'écorcherait comme un saint Barthélemi. Il n'en fera lien , reprit le héros ; son respect pour moi m'en est garant : et pourvu qu'il me le jure par l'ordre de chevalerie qu'il a reçu , je le laisse libre, et suis sûr que vous serez bientôt payé. Mais , monsieur , répondit André , que votre seigneurie fasse attention que mon maître n'a jamais reçu