‹ Don Quichotte de la Manche, traduit de l'espagnolChapitre 3 sur 119 · PROLOGUE · texte numérisé non relu

PROLOGUE

Trop souvent l'amour paternel fascine tellement les jeux d'un père , qu'il regarde comme des grâces les défauts de son enfant. Don Quichotte n'est pas le mien , il n'est que mon fils adoptif : ainsi, mon cher lecteur, je ne viens point, selon l'usage, solliciter à genoux ton indulgence. Libre de ton opinion , souverain maître de ton avis , tu peux me juger à ton gré. Le bien ou le mal que tu diras de moi ne te vaudra ni châtiment ni récompense.

J'aurais seulement désiré pouvoir t'épargner le prologue , l'avant-propos , l'introduction , tout ce bavardage inutile dont aucun auteur ne fait grâce. Ma paresse j trouvait son compte ; car je t'avoue que cette préface me coûte plus que l'ouvrage. Je ne savais par où commencer; je ne trouvais rien à dire; mon papier restait devant moi; j'étais appuyé sur mon coude , ma joue dans une main , ma plume derrière mon oreille , quand je fus surpris , ainsi méditant , par un de mes amis , homm(^ d'esprit, qui me demanda ce qui m'occupai r Ma préface , lui répondis-je; comment voudriez-vous que don Quichotte osât paraître sans préface ? Que dirait de moi ce vieux cen-

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seur nommé le public , si , après tant d'années de silence , déjà sur le retour de l'âge , je lui présentais un misérable livre sans discours préliminaire, sans érudition, sans remarques , ou sans notes marginales ? Voyez tous les ouvrages nouveaux; ils sont pleins de citations savantes. Leurs auteurs ont consulté tant de philosophes anciens , qu'ils sont obligés d'en donner une liste alphabétique qui va depuis Âristote jusqu'à Xénophon et Zenon. Voilà ce qu'un lecteur admire, et tout ce qui fait passer un écrivain pour un homme instruit et disert. A leur exemple, il me faudiait encore, après mon titre, quelques sonnets à ma louange, dont les auteurs fussent des marquis , des ducs , des évêque» , des dames , ou des poètes un peu célèbres. Je n'en ai point : aussi , mon ami , suisje presque décidé à laisser le seigneur don Quichotte enseveli dans les archives de la JVIanclie plutôt que de le produire au grand jour dépourvu d ornemens si nécessaires , et qu'un ignorant comme moi désespéra de lui fournir. C'est à cela que je réfléchissais.

A ce discours, mon ami fît un grand éclat de rire: Pardicu, frère, me répondit-il, je vous

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crojais du bon sens. Comment se peut-il C[u'avec respi'it que je vous connais vous soyez arrêté par une bagatelle? Ecoutez, je vais aplanir toutes vos difficultés.

Vous désirez d'avoir comme les autres , au frontispice de votre ouvrage , des sonnets à votre louange , dont les auteurs soient des personnes titrées : cfui vous empêche de les faire vous-même , et de metti-e au bas les noms que vous voudrez ; par exemple , celui du Prêtre- Jean des Indes , ou de l'empereur de Trébisonde ? Ce sont de très grands seigneurs ; et j'attesterai qu'ils sont de grands poètes. Si quelque pédant s'avise de nous démentir, que risquons-nous ? la justice ne punit point ces espèces de faux. Quant aux citations , aux remarques que vous seriez bien aise de mettre en marge , apprenez par cœur quelques vers latins , quelques sentences un peu générales , que vous jetterez, à propos de rien , au milieu de votre discours. Vous aurez ainsi un prétexte de citer Homère , Horace , Virgile , les Pères de l'Église même , et nos modernes les plus connus. Ensuite, pour les écrivains que vous êtes centé avoir consultés , copiez l)icii exacte-

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ment les noms de tous les anciens , faites-les imprimer en gros caractères à la fin de votre livre : vous trouverez beaucoup de gens qui croiront que vous les avez lus , et vous aurez à bon marché la réputation d'érudit.

Ce n'est pourtant pas qu'à la rigueur vous" ne puissiez vous passer de toutes ces belles choses ; car votre intention est d'écrire une satire plaisante des livres de chevalerie. Or je ne me rappelle point qu'Aristote en ait fait mention , que saint Basile en ait parlé. Les philosophes, les rhéteurs, les géomèti'es , les conciles , sont assez étrangers à vos extravagances. Peut-être vous suflSrait-il d'imiter j^jarfaitement ce que vous voulez ridiculiser ; d'écrire avec un style pur, harmonieux, naturel , précis , des avantures neuves et gaies ; de iieindre aux yeux ce que vous dite», et d'exprimer clairement ce que vous pensez. Ce mérite est bien peu de chose , j'en conviens. Cependant tâchez que vos récits intéressent , qu'ils divertissent l'homme mélancolique , qu'ils plaisent au lecteur enjoué , qu'ils n'ennuient point l'ignorant, qu'ils se fassent esti- I. a

i4 PROLOGUE DE CERVANTES, mer du sage. Surtout , ne perdez point de vue le but que vous vous proposez , qui est de détruire l'estime qu'ont usurpée auprès de tant de gens les romans de chevalerie : et , si vous en venez à bout, vous n'aurez point perdu votre temps.

J^écoutais en grand silence ce que me disair mon ami. Ses raisons me parurent si bonnes , que je résolus de les transcrire pour en faii'e cette préface. Tu n'y perds pas , mon cher lecteur, puisque , sans autre préliminaire , tu vas passer à l'histoire de ce fameux don Quichotte de la Manche , l'egardé chez les habitans de la plaine de Montiel comme le plus chaste des amans , le plus vaillant des chevaliers qui jamais illustrèrent cette contrée. Je ne veux point trop faire valoir le service que je te rends en te faisant connaîtie un héros de tous points si recommandable ; mais je demande que tu me saches quelque gré de te présenter son illustre écuyer Sancho Pança , le plus aimable sans doute , le plus fidèle , le plus ingénu de tous les écuyers qu'on a vus dans cet immense fatras de livres de chevalerie. Dieu te conserve . lecteur, sans m'oublier cependant.

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