PARTIE I, CHAP. XIII
quoi , dans la profonde paix dont on jouissait en Espagne , il allait aiiné de la sorte. Ma profession m'y oblige , lui répondit don Quichotte , le repos et la mollesse ne conviennent qu'aux habitans eflférainés de la cour : mais les travaux , les veilles , les armes , sont l'apanage de ces guerriers si renommés dans le monde sous le nom -de chevaliers errans ; j'ai l'honneur d'en faire partie , quoique sans doute le moins gi-and de tous.
Le gentilhomme, qui s'appelait Vivalde, • f qui avait de l'esprit, fut un peu surpris de cette réponse; et voulant connaître davantage cet homme au moins extraordinaire, il le pria de lui dire ce qu'il entendait par des chevaliers errans. Je m'étonne , reprit don Quichotte , que votre seigneurie ne connaisse pas l'histoire de la Grande-Bretagne , et de co fameux roi Artus qui vit encore enchanté sous la figure d'un corbeau : tradition si révérée , qu'aucun Anglais , depuis ce temps , n'a jamais osé tuer de corbeau. Sous ce grand roi fut institué l'ordre des chevaliers delà table ronde. Alors vivaient la reine Genièvre, son amant I.ancelot du Lac, et cette bonne dame Quin.
\'uone f la respectable médiatrice de leun lodciiantcs amours. Depuis cette époque , les grandes actions des Amadis , des Florismarte,
des Tiian- le -Blanc, de beaucoup d'autres gueiriers illustres , ont propagé , soutenu cet ordre si beau jusqu'à nos jours , où , comme vous le savez , nous avons tous presque vu et connu l'invincible don Bélianis. Voilà, monsieur , ce que c'est que la chevalerie errante , dont j'ai l'honneur de vous répéter que je fais profession, quoique assurément très inférieur aux héros que j'ai nommés, mais tâchant du moins de les imiter en parcourant les déserts , et cherchant les aventures.
Vivalde , après ce discours , devina ce qu'était don Quichotte. Comme ils avaient encore du chemin à faire , il voulut s'en amuser ; et afifectant beaucoup de sérieux : Seigneur che valier , dit-il , vous avez choisi , ce me semble , la plus dure Hes professions ; celle des chartreux n'est pas si austère. Elle peut être aussi austère , répond le héros ; mais aussi utile , non : car les religieux , tranquilles dans le sein de l'abondance, n'ont qu à prier Dieu pour le bonheur des hommes ; or c'est nous qui donnons ce bonheur, c'est nous qui faisons ce que les religieux demandent; et ce n'est pas dans une cellule , à l'abri des injures tlu temps, que nous acquittons nos devoir»; c'est en plein air, au soleil d'été, aux fr**"*** d'hiver , à'^coupa de lance et d'e'pce. Nou> '1