‹ Don Quichotte de la Manche, traduit de l'espagnolChapitre 60 sur 119 · PARTIE I, CHAP. XIII. io · texte numérisé non relu

PARTIE I, CHAP. XIII. io

oOinmes le bras de Dieu sur la terre , les ministres de sa justice. Cette mission , moins «ainte peut-être , mais plus difficile , plus rude que la vie contemplative , ne peut se remplir qu'à force de travaux, de peines, de sueurs, de sang. Si quelques-uns de nous ont fini pav être empereurs, croyez, monsieur, soyez sûr qu'il leur en a coûté cher ; et que , sans les sages enchanteui-s qui les ont aidés , ils auraient peut-être trouvé quelque mécompte dans leurs espérances.

Je suis de votre avis , reprit Vivalde : mais il me semble avoir oui dire une chose qui me fait de la peine ; c'est que ce n'est point du tout par amour de la vertu , par un véritable désir de plaire à Dieu en ser\ ant les hommes , que les chevaliers errans se livrent à de si grands travaux : c'est uniquement pour se rendre plus agréables à une certaine dame à laquelle il» rapportent tout, dont ils ont toujours le nom à la bouche , qu'ils invoquent dans les combats , comme si c'était leur divinité. Je vous avoue qu'à mes yeux un but aussi peu chrétien diminue beaucoup leur mérite. Monsieur, répondit don Quichotte,

^ tune coutume si ancienne, si révérée parmi nous, qu'elle ne peut se changer. Il est reçu , il est consacre par une infinité d'exemples,

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quetoutchevalier , au moment d'entreprendre une grande aventure , élève tendrement ses yeux vers celle qui règne sur ses pensées. Il est même obligé , quoique certain de n'en être pas entendu , de lui adresser entre ses dents quelques paioles de tendresse , de soumission , de confiance. Cela n'empêche pas , monsieur , que l'amour de la vertu ne soit le mobile de ses actions. Mais il se soumet à l'usage ; il sait que le ciel serait plutôt sans étoiles qu'un chevalier errant sans dame, que l'amour est notre essence , que c'est lui qui constitue un vrai chevalier; et , si vous en avez connu qui ne fussent point amoureux , je les tiens pour non légitimes , pour des usurpateurs de la chevalerie , dans laquelle ils se sont glissés par surprise , par supercherie , comme des filous ou des larrons.*

Ne vous fâchez pas , dit Vivalde ; et daignex vous rappeler que don Galaor , frère d'Amadis , n'eut jamais de dame connue. Il me semble pourtant que sa gloire n'en a pas été ternie. Une hirondelle ne fait pas le printemps , interrompt notre héros ; d'ailleurs, monsieur, puisqu'il faut tout vous dire , je sais de trèsbonne part que ce Galaor , qui se permettait à la vérité de faire sa cour à beaucoup de belles , aimait au fond une certaine dame à laquelle il

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se lecommandait , sans que cela fît du bruit. — Puisqu'il est ainsi , je ne doute point qu'un chevalier tel que vous ne soit esclave de l'amour. J'ose supplier votre seigneurie , à moins qu'elle ne se pique d'être aussi discrète que don Galaor , de nous apprendre le nom , de uous dépeindre les chai-mes de cette heureuse beauté qui doit désirer sans doute que l'univers soit informé de son pouvoir sur votre cteur.

Don Quichotte alors fit un grand soupir : Hélas! reprit-il, j'ignore si cette douce ennemie approuve ou non que je publie l'honneur de vivre dans ses fers. Tout ce que je puis répondre aux questions polies que vous me faites , c'est qu'elle se nomme Dulcinée , et qu'elle est du Toboso ; quant à sa qualité , monsieur, elle doit être au moins princesse, puisqu'elle e»t reine de mes destinées. Ses attraits sont au-dessus de tout ce que l'imagination des poètes peut inventer de plus parfait. L'or fin compose ses cheveux; son front ressemble aux champs éljsées; ses sourcils sont" deux arcs-cn-cicl , ses jeux des soleils , «es joues de» roses , ses lèvres du corail , se» dents des perles ; son cou fait honte k l'albâtre , son sein au marbre, ses mains à l'ivoire, son teint à la neige ; et tout ce qu'on ne voit pas .

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monsieur, autant que je le présume , ne peut trouver d'objets de comparaison. Je voudrais savoir, répliqua Vivalde , à quelle puissante famille elle appartient. — Monsieur , je ne vous dirai point qu'elle descend des Curtius , des Scipions , des Caïus de Rome antique , ni des Colonnes , des Ursins de Rome moderne elle ne vient pas non plus des Moncades , des La Cei'da , des Manriques , des Mendoze , ou des Gusman de noti-e Espagne -, non plus que des Ménézès ou des Gastro de Portugal : elle est d'une maison du Toboso de la Manche, maison nouvelle peut-être , mais qui n'en sera pas moins la tige des familles les plus illustres : et point de jéflexion , s'il vous plait , si ce n'est aux conditions qu'écrivit Zerbin au-dessous des armes du fameux Roland : Pour tj toucher il faut combattre.

Les chevriers écoutaient cet entretien av«'C une grande attention , et commençaient à soupçonner que don Quichotte n'était pa^ très sage. Le seul Sancho , qui croyait aveuglément tout ce que disait son maitre, qu il connaissait depuis 1 enfance pour le plus honnête homme du monde , ne pouvait conotprendre qu'étant si voisin du Toboso , il n'eût jamais entendu parler de cette belle princes •Dulcinée. Il suivait la troupe en réfléchissaîi

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