‹ Don Quichotte de la Manche, traduit de l'espagnolChapitre 67 sur 119 · PARTIE I, CHAP. XV · texte numérisé non relu

PARTIE I, CHAP. XV

leurs forces. Sancho fut le pvemiei- à bas ; don Quichotte , malgré son courage , ne tarda pas à le suivre , et vint tomber aux pieds de Rossinante. Les muletiers eurent peur de les avoir trop corrigés. Ils rassemblèrent promptement leurs cavales , et se hâtèrent de partir , en laissant maître , valet , cheval , tous trois étendus "nr la terre.

Le premier qui revint à lui , fut le triste Sancho Pança , qui , d'une voix faible et dolente, s'écria : Seigneur don Quichotte, ah! monseigneur don Quichotte....! Que veuxtu , mon frère Sancho ? répondit le chevalier avec un accent non moins lamentable. — Je voudrais , s'il était possible , que vous me don^ nassiez deux doigts de cet excellent breuvage de Fier-à-bras. Il est peut-être aussi bon pour les os rompus que pour les blessures. — Vraiment , mon ami, si j'en avais un peu , nous n'aurions pas besoin d'autre chose. Mais je te jure , foi de chevalier , qu'avant deux jours notre provision sera faite , ou je perdrai l'usage mes mains. — Eh ! quand croyez-vous , s il vous plaît, que nous aurons l'usage de nos pieds? — Je 1 ignore , mon pauvre ami. Je dois avouer cependant que tout ceci m'est arrivé par ma faute. Je me suis compromis avec des gens qui n'étaient point aimés che-

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valiers ; il était juste que je fusse puni <ïe cette infraction à nos lois. Dorénavant , mon cher * fils , suis bien l'avis que je t'ai donné. Quand' ^ tu vois que nous sommes offensés par une canaille semblable , n'attends pas que je met' l'épée àlamain ; attaque tout seul ces coquin et châtie -les à ton aise. Si des chevalier? viennent à leur secours, sois tranquille, y m'en chaige alors; et tu connais assez, j'espère , la force de mon bras terrible. — Monsieur, je vous 1 ai déjà dit, je n'aime pas du tout les querelles. Je suis bon homme, et j ai une femme et des enfans. Personne ne par donne aussi vite que moi les injures passée» pi'ésentes et futures; qu'elles me viennent dt chevaliers ou de non chevaliers , cela m'e-< égal, je n^ai point de rancune. Ainsi ne voi attendez point que jamais il me reprennt envie de me servir de cette épée, que j'ai poi la première fois tirée assez mal à propos. Q\ dis-tu donc, mon enfant? Si j'avais un peu plus d'haleine, et que la douleur de mes côt( me laissât parler librement, je te ferais coin prendre combien tu t'abuses. Viens ici , misi rable pécheur , et réponds-moi : Loi*sque ' vent de la fortune, qui, dans ce moment, : l'avoue, n'a pas l'air de nous être favorabh enflera tout à coup la voile de notre espérance ,

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1-^ uu lis conduira dans le poit de cette ile qu»; je t'ai promise, comment feras -tu, n étant poiat chevalier, ne voulant point le devenir , n'ayant ni valeur ni courage pour conserver tes Etats ? Tu sais assez que dans les royaumes , 'daussles province» nouvellement > onquises , il est des esprits inquiets , indociles , remuans , toujours 'prêts à quelque nouvelle entreprise ; il faut donc que le nouveau possesseur ait assez de sagesse pour les contenir, et surtout assez de courage pour les abattu'.

Tout cela peut être , répliqua Sancho; mais je TOUS avoue qu'en ce moment j ai plus besoin d'emplâtres que de conseils. Voyez si vous pouvez vous lever; ensuite nous tacherons de mettre sur ses pieds Rossinante , quoiqu'il ne le mérite guère , après ce qu'il nous a valu. Je ne l'aurais jamais pensé de lui , que |e croyais si modeste, si chaste! on a bien raison de dire qu il faut du temps pour connaître son monde. C'est comme vous , monsieur : qui aurait imaginé, après la belle bataille que vous avez gagnée contre le Biscajen errant, qu'il tomberait sur vos épaules cette grêle de coups de bâton ? — Ahl j'en mourrais de dou- 1 , mon ami , si je ne savais que ces acci- > sont attachô^ à notre profession.- — .-.ablo! vous ne m^vif / in< dit que c'étaient

là les revcnans-bon du métier. Les reçoit-on souvent, s'il vous plaît? je vous préviens que, s'il nous en arrive un second, nous ne serons pas en état de profiter du troisième. — Hélas 1 Sancho , la vertu des chevaliers n'est que trop \ souvent éprouvée I A la veille d'être empe- j reurs , ils sont quelquefois assommés. Le fa-i| meux Amadis de Gaule ne se vit ^ il pas au \ pouvoir de l'enchanteur Arcalaus, qui le fit attacher à une colonne, et lui donna cent coups d'étrivières ? J'ai su, moi, d'un auteuv seciet , que le chevalier du Soleil , étant tombt darLS une trappe , se trouva sous terre enchaîné au milieu de ses ennemis , et que là on lui donna un lavement de neige et de sahle , | qui manqua de le faire crever. J^ peux me consoler , ce me semble , en songeant que tau de héros ont reçu des affronts encore plub cruels que celui-ci ; car enfin , à bien examiner la chose , ce ne sont pas des coups de bâton que nous avons reçus : c'étaient des coups de pieux ferrés ; ce qui es* fort différent. — Ma foi , monsieur, peu m'importe : je n'ai pas eu le temps d'y prendre garde. A peine avais-je tiré ma diable d'épée que je me suis senti par terre , dans l'endroit où ie suis encore. — Allons , mon fils , relevons-nous , et allons se courir ce pauvre Rossinante . qui n'a pas eu 1

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