‹ Don Quichotte de la Manche, traduit de l'espagnolChapitre 98 sur 119 · PARTIE I, CHAP. XXI. i8i · texte numérisé non relu

PARTIE I, CHAP. XXI. i8i

guère des chevaux de leurs ennemis , à moins qu'ils n'eussent perdu le leur dans le combat. Laisse donc ce cheval ou cet âne , corT:me tu voudras l'appeler; son maître le viendra reprendre. — Jaurais pourtant quelque envie de le troquer contre le mien , qui ne me parait pas si bon. Les lois de la chevalerie sont terriblemeut'étroites , si elles ne permettent pas de changer un âne contre un âne. Ai-je du moins la liberté de changer les bâts ? — Je n'en suis pas sûr; mais , jusqu'à ce que je sois mieux informé , je pense que tu peux le faire.

Autorisé par cette décision , Sancho prit le uat tout neuf de l'âne gris pommelé, et se hâta d'en parer le sien , qui lui en sembla deux lois plus beau. Cela fait , nos voyageurs déjeunèrent des restes de leur souper, burent ensemble de l'eau du torrent , sans retourner la tète du côté des moulins , et, redevenus bons amis, ils continuèrent leur route , en laissant aller à son gré Rossinante , que l'âne suivait avçc une iidèle amitié. Bientôt ils se trouvèrent dans la grande route. Alors Sancho dit à son maitre :

Te vous demande , monsieur, la permission auser un peu avec vous : depuis que votre

^neurie m'a imposé ce terrible silence, j'ai p'-idu une foule de bonnes pensées , et je voudrais mettre à profit cvlks qui me viennent

s. lO

ï8i DON QUICHOTTE.

dans ce moment. Parle, Sancho, répondit don Quichotte, mais sois bref; les meilleurs discours ennuient quand ils se prolongent. — Depuis quelques jours, monsieur, je réfléchis que nous ne gagnons pas grand'chose à chercher ainsi les aventures; car enfin, vous avez beau vaincre et faire de belles actions dans ces déserts , personne ne les voit, personne n'en sait rien ; et votre valeur n'obtiendra point ainsi la renommée dont elle est digne. Mon avis serait que nous nous missions au service de quelque empereur, ou de quelque prince quifilten guerre avec son voisin, paice qu'alors votre courage , votre force surnaturelle , votre sagesse incomparable, seraient utiles ^ seraient tn vue , et nous attireraient des récompenses : alors vous ne manqueriez pas d'historiens qui mettraient par écrit vos exploits. Je ne parle pas des miens , je sais qu'ils ne passent pas ma petite qualité d'écuyer ; quoique , si l'on, parle des écujers dans les histoires de chevalerie, j'espère y tenir ma place. — Ce que tu dis-là, Sancho , ne manque pas de raison ; mais , avant d'arriver à ce point, il est nécessaire d'avoir un peu couru le monde en cherchant les aventures , afin d'avoir acquis de la gloire. Une fois que l'on est connu, voici comme les choses se passent ordinairement :

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